« Ce qui reste » : l’amour à l’épreuve (rude) de la radicalisation religieuse

Asli (Canan Kir) dans « Ce qui reste », d’Anne Zohra Berrached.

L’AVIS DU « MONDE » – POURQUOI PAS

Dans le Berlin du milieu des années 1990, Asli (Canan Kir), élève en médecine, tombe amoureuse de Saeed (Roger Azar), aspirant pilote de ligne, lors d’une soirée étudiante. Elle est d’origine turque, lui de nationalité libanaise, et leur union se heurte d’abord aux pressions familiales. Une fois mariée, la jeune femme repère chez son conjoint des signes inquiétants, ceux d’une radicalisation religieuse qui va mettre leur relation à rude épreuve.

Le troisième long-métrage de l’Allemande Anne Zohra Berrached (Deux mères, 2013) retrace, sur une période de cinq ans, un amour exclusif se brisant sur le tournant du XXIe siècle et la repolarisation des idéologies. Deux perspectives s’offrent à la réalisatrice. La première et la plus convaincante est celle de la simple bluette, chronique des cœurs qui s’éprennent et des corps qui s’embrasent, portée par un lexique à fleur de peau (caméra tremblée) et une poésie candide (la caméra s’envolant dans les airs avec les amants). La seconde est celle du sujet de société qui déborde la romance par la bande, jusqu’à l’étouffer complètement : les tensions intercommunautaires soulevées par l’amour en question, et surtout l’horizon du 11-Septembre qui cueille le récit en bout de course, à l’occasion d’un revirement discutable.

S’il va de soi que l’amour rend aveugle (le film n’a pas d’autre morale), le point de vue de la femme amoureuse était-il le meilleur pour rendre compte des prémices d’un siècle radicalisé ? Ce qui reste souffre en effet de s’arrimer à une héroïne, certes admirablement interprétée, mais qui ne saura rien des agissements de son mari, s’évertuant à croire en lui contre vents et marées. Les raisons de celui-ci nous resteront donc sinon inconnues, du moins floues. Occupé à décrire un aveuglement, le film se rend délibérément myope et passe à côté de son sujet.

Film allemand et français d’Anne Zohra Berrached. Avec Canan Kir, Roger Azar, Özay Fecht, Jana Julia Roth (1 h 59).