« Ce serait une pure folie de repousser l’âge de la retraite pour les travailleurs de “la deuxième ligne” »

Tribune. On appelle cela une injonction paradoxale. D’un côté, le gouvernement envisage très sérieusement un recul de l’âge légal de départ en retraite de 62 à 63 ou 64 ans. De l’autre, le ministère du travail a rendu publics les résultats de l’enquête menée par sa direction des études statistiques (Dares) avec le centre d’études de l’emploi et du travail (CEET) sur les métiers dits « de la deuxième ligne » (« Quelles sont les conditions de travail des métiers de la “deuxième ligne” de la crise Covid ? » , Dares Analyses n° 23, mai 2021). Et ce n’est pas brillant. Ces 4,6 millions de salariés peuvent légitimement se demander comment ils pourront tenir jusqu’à la retraite si les pouvoirs publics la repoussent encore, alors qu’au fil de leur avance en âge ils rencontrent de plus en plus de problèmes de santé chroniques qui rendent difficilement supportables certaines contraintes de travail.

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Comme les soignants, les caissières, les chauffeurs-livreurs, les agents de sécurité, les ouvriers du bâtiment ou de l’agroalimentaire, les personnels des établissements sanitaires et sociaux et des services d’aide à domicile, les employés des métiers de bouche, les agriculteurs ont été applaudis à 20 heures au début de la crise sanitaire. L’ensemble de nos concitoyens a pu mesurer combien leur rôle était essentiel pour maintenir le pays à flot. Pourtant, ils sont nettement moins bien rémunérés que les autres salariés – la part des bas salaires est 1,5 fois plus élevée dans ces métiers que dans l’ensemble du secteur privé. Il y a là une première injustice à corriger rapidement.

Mais il devrait obligatoirement s’y ajouter des mesures d’amélioration des conditions de travail. L’enquête Dares-CEET a pointé des contraintes professionnelles qui, à moyen terme, peuvent générer des maladies chroniques se traduisant par de sérieuses difficultés de maintien dans l’emploi. Ces salariés de deuxième ligne sont exposés à davantage de contraintes physiques et à des risques plus lourds que l’ensemble des salariés du privé. 61 % d’entre eux sont exposés à des contraintes physiques – rester longtemps debout, dans une posture pénible, porter ou déplacer des charges lourdes – contre 36 % en moyenne. Or, on sait que ces contraintes vont entraîner des pathologies ostéo-articulaires, qui sont l’une des causes majeures des inaptitudes professionnelles et de l’éviction du monde du travail.

Renverser la tendance

De même, 65 % d’entre eux sont exposés à des fumées, des poussières ou des produits dangereux, contre 43 % en moyenne. A terme, là encore, ce sont des pathologies respiratoires chroniques (bronchopneumopathie chronique obstructive, fibrose pulmonaire, voire cancer bronchopulmonaire) qui risquent d’apparaître, parfois avant la retraite, qui vont sérieusement handicaper la vie après celle-ci. Enfin, ces populations sont également davantage victimes d’accidents du travail : deux fois plus que la moyenne dans le privé, avec les séquelles que l’on sait.

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