« Cent quatrains érotiques » : Patrizia Valduga tout au long d’une nuit d’amour

« Cent quatrains érotiques » (Cento quartine e altre storie d’amore), de Patrizia Valduga, traduit de l’italien par Paolo Bellomo et Camille Bloomfield, édition bilingue, Nous, 128 p., 15 €.

Traduite pour la première fois en français, du moins en volume puisque de nombreux textes ont été publiés en revue au long des années, Patrizia Valduga, née en 1953, est une figure marquante de la scène poétique italienne, bien mieux médiatisée que la ­nôtre. De nombreuses vidéos de ses lectures publiques circulent ; on l’y retrouve toujours vêtue de noir et parfois provocante, à la ­lisière d’un sulfureux glamour, mais l’on y entend surtout sa diction très particulière, une voix de gorge qui aime à traîner pour enchaîner dans un léger vibrato les syllabes précisément comptées.

Car c’est l’une de ses particularités de mêler un érotisme qui ne rechigne pas au trivial à un goût des plus classiques pour la forme fixe et la rime, comme en témoignent ces Cent quatrains érotiques donnés en édition bilingue. Tous composés en hendécasyllabes, vers majeur de la tradition italienne qui compte une syllabe de moins que notre alexandrin, ces quatrains croisent le plus souvent la rime comme on croiserait le fer au long d’une joute, ce qu’ont choisi de respecter les traducteurs en optant, en revanche, pour le décasyllabe : « J’ai peur de toi : tu es tellement beau !/ Ne me noie pas la nuit sous ton empire/ avant d’avoir ouvert dans mon cerveau/ la porte qui résiste au plaisir. »

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De la même manière que les corps, souvent de l’une, parfois de l’autre, peuvent jouer des entraves pour en mieux jouir, flirtant avec le masochisme qui entraîne à l’aveu (« Tiens, tiens… tu joues la gêne ? Quel hypocrite !/ Tu me plais ! mon Dieu ! qu’est-ce que tu me plais ! »), la contrainte stylistique aux accents courtois comprime l’expression du désir. Les amants se relancent de gestes et se provoquent de mots aux ­accents volontiers guerriers : « Prends tes pensées, envoie-les se coucher/ écoute plutôt tes sens, tiens-toi prête ;/ ce sera un combat entre guerriers :/ mené par ton corps et non par ta tête»

Au cœur battant de l’échange

La brièveté du quatrain permet de rendre leur éclat aux mots vermoulus par l’usage courant, mécanique, dans notre univers où il ne s’agit plus tant de lever la censure pour dire les corps que de résister à l’obligation de communiquer en mode automatique. C’est bien pourquoi la parole elle-même, le dire, est au cœur battant de leur échange, quand ce qui se dit est en train de se faire, ce qui se fait, de se dire : « Maintenant tu sais : j’ai besoin de mots./ Tu dois apprendre à m’aimer comme je veux./ C’est ma raison malade qui prévaut :/ je t’en supplie, parle ! parle, nom de Dieu ! »

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