« C’est moins sale là qu’au fond de ma poche » : les porteurs de masque au coude

Lors du dernier festival de Cannes, un Italien s’est approché d’un distributeur de films français : « Alors ça y est ? Vous faites comme nous ? » Des yeux, il désignait le masque anti-Covid-19 que le Français avait accroché à son bras, les deux élastiques enroulés autour du coude. Il faut vraiment être un porteur de masque au coude pour penser que ses compatriotes ont inventé ce geste. Parmi ceux qui portent le masque sous le menton ou pendouillant derrière l’oreille, personne ne se targuerait d’avoir lancé une quelconque mode.

Plutôt qu’une importation italienne, les porteurs de masque au coude se sont multipliés sous l’effet conjoint des beaux jours (moins de vêtements à poches, moins d’épaisseur de veste au bras) et de la fin du port du masque obligatoire en extérieur. Comme des presbytes qui gardent leurs lunettes dans les cheveux en attendant d’avoir besoin de lire, les porteurs de masque au coude ont trouvé à la pliure du bras un endroit commode pour le ranger entre deux sorties, un peu comme de se coincer une cigarette sur l’oreille pour la fumer le moment venu. Ils ont leur conscience pour eux : sur les panneaux récapitulant les bons et mauvais usages du masque, le coude n’est jamais évoqué.

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Dire qu’il y a seulement un an, des médecins en blouse blanche courraient les plateaux télé pour montrer, en pinçant deux doigts, comment il fallait poser ou enlever son masque sans le toucher (après s’être lavé les mains pour ne pas salir l’élastique). A la même période, des gens pouvaient vous arrêter dans la rue pour vous signaler que vous portiez votre masque du mauvais côté. A présent, les masques accrochés au coude balaient tables, comptoirs et tout ce qui traîne sans que personne n’y trouve rien à redire.

A quoi on les reconnaît

Ils ont la marque des deux élastiques sur leur bronzage. Ils ont des masques un peu plus chics, noirs, par exemple. Ils trouvent ploucs ou vieux les porteurs de masques pendus à une oreille ou sous le menton et estiment n’avoir rien à voir avec eux. En mettant leur masque au coude, ils ont l’impression de se remonter les manches. Il leur arrive aussi de tenir leur veste par-­dessus l’épaule. Leurs masques au coude ne s’usent pas plus que les coudières de leurs vestes en tweed en automne.

Comment ils parlent

« Je déteste ceux qui le portent sous le menton. » « C’est la moindre des bonnes manières de ne pas le laisser accrocher au visage quand on ne le porte pas. » « Sous le nez, ça fait boomeur. » « C’est moins sale là qu’au fond de ma poche. » « Si je le pose sur mon plateau de cantine, j’ai peur de l’oublier. » « Je ne comprends pas que les Italiens n’aient pas encore eu l’idée de le plier pour le porter en pochette dans leur veste. » « C’est assez civique. Ça devient un brassard, un signe de ralliement, une manière de montrer que ce n’est pas parce que je ne le porte pas maintenant que je suis antimasque. »

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