« Cette tendresse qu’on attend dans la nuit », de Jacques Houssay : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« Cette tendresse qu’on attend dans la nuit », de Jacques Houssay, Le Nouvel Attila, 216 p., 17 €.

CES BELLES PROMESSES

« Cette tendresse qu’on attend dans la nuit et qui ne vient jamais. » Ces mots sont extraits de Boussole, de Mathias Enard (Actes Sud, prix Goncourt 2015), qui a autorisé Jacques Houssay à en faire le titre de son deuxième roman. Ils rendent compte non sans lyrisme de l’hyperbolique désir d’amour qui anime tout son livre et lui imprime à la fois son énergie débridée et sa désespérance latente. On peut le lire tout entier comme l’histoire d’une promesse – tenue ? Non tenue ? Au lecteur de répondre.

Dans la première partie du roman, où l’on reconnaît les années 1980-1990, nous suivons un jeune narrateur de son enfance à sa majorité. L’incipit de chaque chapitre énonce son âge et lui associe une découverte. « J’ai 8 ans et je ne suis plus un être humain », note-t-il par exemple lorsqu’il comprend qu’un garçon ne doit pas pleurer : « Repousser mes larmes vers l’intérieur. Ce suc dissout ma peau. » Rongé par cet interdit – « Ça a envahi ma tête (…). Rien n’a de sens » –, il tente de se pendre au tuyau du chauffage. « Je sens mon cœur battre dans mon cou. Oiseau contre une vitre. » A 9 ans, « dans ce virage où [il a] perdu Dieu », il est surpris « de ne pas être mort au moins une fois » et s’enivre de risque, de vitesse et de fuite. « La famille ne peut pas me voir », écrit-il en dépliant l’expression au pied de la lettre, ajoutant : « Comme si mon corps ne pouvait pas renvoyer la lumière. » L’enfant pauvre et seul est admirablement évoqué, son sadisme envers les animaux, sa « capacité à la défaite » dans le vieux monde paysan qui est le sien, sa lucidité sur les copains de la MJC qui « crèveront bouffés par l’amiante, le pastis, la mauvaise bouffe » : « Du haut de mes 11 ans je contemple le monde jetable et l’envie d’avoir tout. » Il découvre aussi la maladie, la sexualité, la violence, l’ennui. « Quand les adultes disent “y’a pire”, de quoi parlent-ils ? »

Heureusement, reste l’amitié indéfectible de B., le copain de toujours, avec qui il éprouve « le plaisir d’être là » à « écorcher » la nuit de leurs « rires sans motif ». C’est donc lui qu’il va retrouver quand, des années plus tard, il a commis l’irréparable. Dans cette deuxième partie, la voix est celle de Shima, la jeune fille de 16 ans qu’il a tuée. La morte raconte l’horreur sans nom de sa courte vie et s’adresse à lui avec bonté, à « cette chose en [lui] qui brûlait ». Avec l’aide de B., elle sera enterrée sous la neige. Puis l’auteur reprend la parole dans la dernière partie et exprime sa tendresse pour A., son personnage de « monstre timide ». « J’aimerais écrire sa rédemption », confie-t-il. A. cherche alors comment « porter le réel » et continuer à vivre, ne pas seulement « croire à l’amour comme aux balles perdues », explorer le sens de l’humain – « Est-ce que les gens, c’est plus que des corps ? »

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