Charles Bukowski, Till Lindeman : la chronique « poches » de François Angelier

« Tempête pour les morts et les vivants «  (Storm for the Living and the Dead), de Charles Bukowski, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Romain Monnery, Au diable vauvert, « Les poches du diable », 328 p., 9 €.

« Nuits silencieuses » (In stillen Nächten), de Till Lindemann, traduit de l’allemand par Emma Wolff, L’Iconoclaste, « L’iconopop », 88 p., 13 €.

Trop souvent, du bonhomme Bukowski (1920-1994) nous reste une image convenue de papa-la-zone survivant grâce à de menus gagne-pain, tanguant au jour le jour entre le sexe et la picole, d’un grêlé dur à vivre, dévidant, engoncé dans sa morosité, le chapelet de ses déceptions et de ses obsessions. Si sa prose fait, certes, le plein de ses mésaventures les plus picaresques, sa poésie, elle, pose le sac, impose une vision toute verlainienne d’espérance amère et de rêveries lucides : « l’espoir luit » au fond du verre, le soleil perce enfin au fond du trou.

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Dont acte avec cette importante anthologie tempétueuse qui groupe trente ans d’écriture poétique (1960-1994), une somme dispersée au sein d’innombrables parutions underground et revues littéraires où Charles Bukowski hommage ses maîtres (Mahler le chasse-cafard, Dante – « Dante, bébé, l’Enfer/ est là, désormais./ J’aimerais que tu puisses le voir » –, Hemingway et sa machine à écrire désormais muette, Whitman et Ezra Pound, John Fante), vitupère les « ventres mous des lettres » qui se subventionnent une poésie « sans cou/ sans main/ sans couille », conspue un monde peuplé moins d’êtres de chair et de sang que de « copies carbones » et tente de s’arracher, sans idolâtrie littéraire, une poésie portant des traces de morsures, de faire de chaque poème un instant T : « Si on ne peut pas faire de littérature à partir de notre/ agonie/ qu’est-ce qu’on fait/ de la mendicité dans les rues ? » Salubrité de Bukowski.

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Il y eut une époque où, pour se faire entendre, les cœurs romantiques ouvraient la croisée et se mettaient au piano, ceints d’un parterre d’amis émus. Aujourd’hui, pour partager l’intimité fragile de leur petite musique, ils se doivent d’emplir aux quatre coins du monde des stades taillés comme des villes, d’y franchir le mur du son et d’y vomir un feu inextinguible. Dont acte avec le groupe Rammstein, flamboyante star mondiale du rock metal, titan de la musique industrielle aux 35 millions d’albums vendus, une horde sauvage dont le leader-chanteur, Till Lindemann, est un poète souffrant et délicat, concepteur d’une poésie où l’haïku de rasoir alterne avec le blues épais des vieux matins sans espoir, la chute libre avec une tristesse lyrique et une violence crue.

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