« Chevreuse », de Patrick Modiano : une vie recomposée

Patrick Modiano, en janvier 2010, à Paris.

« Chevreuse », de Patrick Modiano, Gallimard, 176 p., 18 €, numérique 13 €.

In medias res : nous y sommes, « au milieu des choses », dès le premier paragraphe du nouveau roman de Patrick Modiano, Chevreuse. Au milieu des choses et au cœur d’un monde où tout est là, à sa place, à tel point que l’on pourrait presque croire à un prélude pastiche : le nom de Jean Bosmans, le souvenir d’une jeune fille surnommée « Tête de mort », une vieille chanson de variété échappée d’un poste de radio, le flou de la mémoire et la précision de certains détails, la sûreté de la syntaxe pour dire l’incertitude des fantômes. Nous y sommes, et la musique reprend, dont on se dit que c’est bien la même et qui a pourtant, comme à chaque fois, quelque chose de singulier.

Une fluidité sans égale

Peut-être Modiano, jeune homme de 76 ans, n’a-t-il jamais été aussi proche de Proust : non pour le phrasé, mais dans cette façon si particulière de raconter – de retrouver – son temps perdu, à partir de bribes matérielles, texture d’un mot, écho d’un pavé d’autrefois… Chevreuse est le récit d’un apprentissage déjà vécu, recomposé par la mémoire et qui pourra se clore, dans les dernières pages, par la promesse d’une œuvre, celle-là même que nous lisons. Avant cela, le récit s’emploiera, avec une fluidité sans égale, à faire se superposer les trois temps d’une vie : l’enfance lointaine, dont on devine qu’elle recèle, du côté de Jouy-en-Josas (Yvelines), quelque ineffable secret ; la jeunesse des années 1960, quand les numéros de téléphone commençaient d’avoir sept chiffres (et non plus un nom de quartier…) ; la période contemporaine, enfin, où Bosmans semble arpenter son existence entière en quête d’un château des brouillards.

Peut-être Modiano n’a-t-il jamais été aussi proche de Proust : non pour le phrasé, mais dans cette façon si particulière de raconter – de retrouver – son temps perdu

Apparu déjà dans L’Horizon (Gallimard, 2010), ce double de l’auteur vole, dit-il, la vie des gens pour en faire un livre, lequel s’appellera peut-être « Le Noir de l’été »… Il ravive en tout cas les images de lieux anciens, et les visages de personnages déjà croisés, peut-être, mais dans quel roman exactement ? Il y a là la jeune Kim, Martine Hayward, Rose-Marie Krawell, Guy Vincent, Michel de Gama, bien d’autres encore… De l’un à l’autre circulent des objets, menus signes qui font comme un passage secret, discret, entre les époques d’un itinéraire éminemment modianesque : un agenda de cuir vert, un briquet parfumé, une montre-bracelet à cadrans multiples et même une vieille « Pléiade » à jaquette blanche des Mémoires du cardinal de Retz… On glisse avec eux du présent à la période de l’Occupation, du quartier Saint-Lazare à la rue du Docteur-Kurzenne, où la maison du n° 38 dissimule encore un trésor, sans doute, et le chiffre d’une énigme non résolue. Sur ses murs se projette aussi une ombre obsédante, la silhouette du frère absent, le bien réel Rudy, disparu à l’âge de 10 ans et qui séjourna avec l’auteur à Jouy-en-Josas.

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