Chimamanda Ngozi Adichie : « C’est comme si j’étais une personne différente selon ce que j’écris »

L’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, à Prague, en septembre 2021.

Sa voix grave et un brin fêlée porte encore l’empreinte de son voyage bref et intense en France pour la promotion de son nouveau livre. « Je suis fatiguée mais je vais bien », annonce Chimamanda Ngozi Adichie. Notre entretien n’ayant pu trouver place dans son agenda, elle nous parle au téléphone depuis les Etats-Unis, où elle est rentrée l’avant-veille. Au loin résonnent les préparatifs d’un anniversaire, qui nous projettent dans cette maison où, le 10 juin 2020, sa vie a basculé.

Ce jour-là, son frère est au bout du fil. Du Nigeria, il lui apprend la mort de leur père, qu’elle adorait. La pandémie de coronavirus a mis le monde entier à l’arrêt. Les aéroports sont bloqués. Impossible de se rendre auprès du défunt. Rien ne laissait présager que cet homme, en bonne santé malgré une maladie rénale chronique, disparaîtrait si brutalement à l’âge de 88 ans. Une infection l’a emporté en quelques jours. Chimamanda Ngozi Adichie s’écroule.

Colère, peur et douleur

Les deux premières pages de Notes sur le chagrin racontent ce moment. La rupture de son corps, de son monde, de ses certitudes. Elle qui pensait que le chagrin se résumait à la tristesse est assaillie par un mélange de sentiments, qui vont de la colère à la peur et à la douleur. « J’ai été choquée par mon chagrin, confie-t-elle. J’avais tellement mal que je pensais que j’avais peut-être une maladie dont j’ignorais la nature. » Dehors, il n’y a pas un bruit, pas un chat. Tout paraît irréel. Alors, la romancière et essayiste fait ce qu’elle sait faire : écrire. Mais, là encore, tout s’effondre. « J’ai ressenti un échec total du langage. Or je dépends du langage, c’est toute ma vie. Ressentir d’un coup que je n’avais pas les mots capables d’articuler mes pensées et mes sentiments a été extrêmement difficile. »

Lire aussi (2013) : Mauvaises filles. « Autour de ton cou », de Chimamanda Ngozi Adichie

Ce qui jaillit dès lors sur la page n’a rien à voir avec ce que Chimamanda Ngozi Adichie a déjà publié. La romancière de L’Autre Moitié du soleil et d’Americanah (Gallimard, 2007 et 2013), qui peut passer des années à tisser des histoires d’amour bouleversées par la guerre du Biafra (1967-1970) ou des récits d’apprentissage entre le Nigeria et les Etats-Unis, n’a plus aucune envie de construire une histoire, de retenir ses sentiments. Son chagrin est si rude qu’elle ne pense à rien de tout cela. Elle écrit des choses très intimes, dans une langue directe qu’elle ne reconnaît pas. « Je sais que j’ai changé, pour toujours, raconte-t-elle. La mort de mon père m’a changée. La mort de ma mère, que j’ai perdue depuis la parution du livre aux Etats-Unis, m’a changée. Je pense que je vais être cette personne différente pour toujours. Et que je n’écrirai plus jamais pareil. »

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