Chine-Taïwan : une menace pour la paix du monde

Editorial du « Monde ». Longtemps considérée comme un différend régional de long terme et d’intensité moyenne, la question de Taïwan focalise désormais les inquiétudes de Washington à Bruxelles et de Tokyo à Canberra. Jamais, en effet, depuis la crise de 1995-1996, qui avait donné lieu à une démonstration de force entre la Chine et les Etats-Unis, le niveau de la menace exercée par Pékin sur l’île chinoise, séparée politiquement de la République populaire depuis la proclamation de celle-ci en 1949, n’a été aussi élevé.

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La montée de la tension a été accélérée récemment par le président chinois, Xi Jinping, qui a multiplié les allusions à une prochaine « réunification » de la Chine et de Taïwan, et dont l’armée a, depuis le 1er octobre, entrepris quelque 150 incursions dans la zone d’identification de défense aérienne de Taïwan. La surenchère nationaliste du dirigeant chinois et la montée en puissance militaire de Pékin, désormais en mesure de mener des attaques tant cybernétiques que conventionnelles sur sa rivale, nourrissent les inquiétudes sur la petite île, rare démocratie de la région.

Pour le régime autoritaire de Pékin, l’existence de cet autre modèle chinois, son miroir inversé, qui prospère à seulement 180 kilomètres de ses côtes, est intolérable. Après le coup fatal porté au principe « Un pays, deux systèmes », qui avait permis de préserver l’autonomie de Hongkong depuis la rétrocession de 1997, Taïwan est manifestement la prochaine étape vers la mise en œuvre du slogan « Une seule Chine », agité par les dirigeants de Pékin.

Atmosphère belliqueuse

Les Etats-Unis, quant à eux, considèrent cette situation comme un défi d’autant plus crucial qu’ils sont convaincus que la Chine cherche à les évincer de leur position hégémonique du point de vue militaire et économique sur le monde. Depuis sa reconnaissance de la Chine populaire, en 1979, Washington n’est plus engagé par traité à défendre Taïwan, mais seulement à lui donner les moyens de se défendre en cas d’attaque. Aujourd’hui, dans une atmosphère de plus en plus belliqueuse et alors que la CIA désigne la Chine comme « la menace géopolitique la plus importante à laquelle nous sommes confrontés au XXIe siècle », les Etats-Unis savent qu’une invasion de Taïwan par la Chine signerait la fin de leur domination dans la zone Indo-Pacifique.

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Jusqu’à présent, le doute entretenu par Washington sur son degré de réaction à une agression chinoise a fait œuvre de dissuasion. Désormais, la Chine souffle, elle aussi, le chaud et le froid, alternant proclamations et actes hostiles, et déclarations apaisantes. Mais les lignes bougent dangereusement : la chute de Kaboul a enhardi les dirigeants chinois, en renforçant leur conviction d’un déclin de la puissance américaine. Et les discours répétés des dirigeants de Washington sur la menace chinoise ont convaincu une majorité d’Américains, d’après un sondage, de la nécessité de défendre militairement Taïwan contre la Chine.

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Il faut souhaiter ardemment que le président Xi Jinping n’aura pas la folie de déclencher des hostilités et qu’il s’en tiendra à la rhétorique d’une réunification « par des moyens pacifiques » utilisée avec insistance dans le discours prononcé à l’occasion de l’anniversaire de l’instauration, en 1911, de la première République en Chine. Tout doit être fait pour inciter Pékin et Taipei à reprendre un dialogue interrompu depuis 2016.

Une agression chinoise risquerait de déclencher un conflit direct avec les Etats-Unis. Seraient alors menacées non seulement la stabilité de la Chine et celle de l’Asie orientale, mais aussi la paix du monde.

Le Monde