Chris Ware, un Grand Prix d’Angoulême très proustien

Le dédéaste américain Chris Ware, chez lui, à Chicago.

Proust à Angoulême, ou tout comme. En désignant Chris Ware à son palmarès des Grands Prix, mercredi 23 juin, le Festival international de la bande dessinée (FIBD) consacre un auteur ayant fait de l’étirement du temps et de l’exploration des consciences une quête inépuisable. Le créateur de Jimmy Corrigan (Delcourt 2002) et de Building Stories (Delcourt, 2014) était en « finale » aux côtés de deux dessinatrices françaises, Pénélope Bagieu et Catherine Meurisse, arrivées à ses côtés après un premier tour de scrutin réservé aux professionnels du 9e art.

Il est le sixième Américain à être sacré à Angoulême, après Will Eisner (1975), Robert Crumb (1999), Art Spiegelman (2011), Bill Watterson (2014) et Richard Corben (2018). Son travail sera mis à l’honneur à l’occasion de la 49e édition du FIBD, en janvier 2022.

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Né en 1967 à Omaha – son « Combray » à lui, aime-t-il dire à propos de cette ville du Nebraska qui a également vu naître Malcolm X –, Chris Ware est considéré, par ses fans et ses exégètes, comme le plus grand auteur de bande dessinée en activité. Une aura construite sur la base d’un savoir-faire incomparable, où l’association des images, des lettrages et des couleurs offre une expérience de lecture à nulle autre pareille. Ware a démultiplié les potentialités narratives de la BD : ses planches, ici remplies de cases minuscules, là de motifs géométriques tendant vers l’abstraction, ailleurs de labyrinthes graphiques dont on finit toujours par trouver la sortie, stimulent le nerf optique du lecteur pour mieux lui donner à voir ce qui relève de l’indicible.

Extrait de « Jimmy Corrigan ».

La mémoire, l’introversion, la solitude, la mélancolie, l’atavisme, les refoulements familiaux, l’incommunicabilité, la trivialité du quotidien sont les thèmes récurrents d’une œuvre dont le tournant est Jimmy Corrigan. Publié en feuilleton dans un hebdomadaire gratuit de Chicago avant d’être en partie « remonté » sous le label personnel de l’auteur (L’Acme Novelty Library), ce récit de 380 pages a provoqué un électrochoc dans le monde de la bande dessinée. Etalée sur plus d’un siècle, l’histoire – qu’il est vain de résumer en quelques lignes – s’attarde sur trois générations de personnages portant tous le même prénom, Jimmy.

« Incroyablement hors concours »

« C’est un livre vertigineux, total, plein d’humour, de peine, de sensations, et d’éblouissement pour la vie, la nature, le travail des hommes, écrivait Riad Sattouf dans Le Monde, en 2016. Chris Ware est sans conteste l’auteur qui a poussé le plus loin le médium de la bande dessinée, en exploitant toutes ses possibilités. Il est unique, incroyablement hors concours, incroyablement supérieur à tout ce qui se fait ou a pu se faire (j’ose presque dire et qui “se fera”…). Ses livres sont des expériences de lecture dont on sort transformé. »

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