Christine Détrez : telle mère telle fille

L’écrivaine Christine Détrez, à Lyon, en 2021.

Nous voilà à peine installées autour d’un café crème, près de la Bibliothèque nationale de France, à Paris, que Christine Détrez, chaleureuse et joviale, hèle à grands signes un collègue, professeur comme elle à l’Ecole normale supérieure de Lyon, qui se pressait vers les quatre tours angulaires. Mais point le temps de papoter pour la chercheuse en sciences sociales, spécialiste du genre et de la culture. Nous l’attrapons in extremis avant qu’elle s’envole pour deux mois donner un cours sur le « tournant émotionnel » en sciences sociales à l’université de New York.

En fait d’émotions, on ne saurait trop recommander à ses « étudiantes » américaines (« Elles sont majoritaires sur mes thématiques ») la lecture de Pour te ressembler. Dans cette magnifique mise en récit littéraire d’une enquête à la fois sociologique et intime, elle retrace l’histoire de sa mère, Christiane, décédée brutalement dans un accident de voiture lorsqu’elle-même était enfant. Et dont elle et ses deux frères n’ont jamais ouï mot. Ou été encouragés à briser le silence.

A la racine du tabou familial

Avant ce livre, il y avait bien eu des tentatives. Par exemple, le premier texte littéraire de Christine Détrez, Rien sur ma mère, publié en 2008 aux éditions Chèvre-Feuille étoilée. Quand Maïssa Bey, écrivaine algérienne que la sociologue a rencontrée pour une recherche sur les romancières maghrébines (et « seule romancière », précise-t-elle, à qui elle pouvait « oser demander »), l’y introduit, c’est un soulagement : « Il s’agit d’une petite maison d’édition, ça m’arrangeait que tout ça reste assez confidentiel : à l’époque, mon père n’était absolument pas au courant de ce travail que je faisais sur ma mère. »

A la racine du tabou familial, une phrase que Christiane aurait prononcée en annonçant à son mari qu’elle le quittait : « Les enfants, tu peux les garder. » L’accident s’est produit trois jours après. « Le plus dur a été de savoir quoi faire de ces mots dans l’écriture », dit Christine Détrez. Et puis, à bien y repenser, à considérer les propos maternels de manière sociologique, elle a fini par percevoir les choses autrement. « Ce que j’avais interprété comme un abandon, je le vois désormais comme un héritage : comme elle, je décide de ce que je fais, de ma vie, de ma parole. » Et d’écrire « je » dans Pour te ressembler, pour la toute première fois.

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La chose n’a rien d’évident quand on exerce le métier de Christine Détrez. Rigueur scientifique oblige, n’est-ce pas aux histoires et aux affects des autres qu’une sociologue sérieuse devrait se tenir ? « Oh maintenant, je m’en moque ! », s’écrie la professeure en se fendant d’un éclat de rire – elle l’a facile et sonore. Ce qui lui a fait « très peur », en revanche, c’est de s’être rendu compte, peu avant que le livre paraisse, que celui-ci « embarquerait tout le monde » : ses frères, son père aujourd’hui disparu et la veuve de celui-ci, une « deuxième maman » qu’elle adore. « C’est étonnant : en sociologie, nous sommes très attentifs à l’anonymisation. Là, je n’y ai même pas pensé. » Son père et son épouse Danielle connaissaient le projet de leur fille, mais celle-ci a dû demander à ses frères si elle pouvait « garder les prénoms et dire que le but n’était pas de répartir les culpabilités, mais de comprendre ce qui s’était passé et d’en faire quelque chose de beau ».

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