Clochemerle à Crozon, paradis breton à l’heure du tourisme de masse

Par et Julien Mignot

Publié aujourd’hui à 05h00, mis à jour à 05h09

Le photomontage a pour titre « Souvenirs de vacances à Crozon, été 2021 ». On n’y voit pas la moindre plage de la presqu’île bretonne, mais une mosaïque de panneaux de signalisation dissuasifs – sens interdit, stationnement interdit, impasse –, de barrières Vauban et de plots en bois qui en restreignent les abords. Une annotation manuscrite orne ce document anonyme : « A quand le passe sanitaire pour accéder aux plages ? Monsieur le maire, réfléchissez un peu… »

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Patrick Berthelot conserve dans une chemise en carton, parmi d’autres courriers reçus ces derniers mois, ce souvenir de l’étrange querelle, Clochemerle et universelle à la fois, qui a pimenté l’été dans la commune qu’il dirige depuis les dernières municipales. « Il ne faut pas être sensible aux critiques, sinon on ne dort plus », soupire-t-il. Principal objet du litige, au centre de ce photomontage également diffusé sur Facebook : une barrière verte en acier, à l’entrée d’un sentier caillouteux qui descend jusqu’à la plage de la Palue.

Le parking de la plage de la Palue, à Crozon (Finistère), le 3 septembre 2021.
Depuis la dernière maison qui domine le parking de la plage de la Palue, à Crozon (Finistère), le 3 septembre 2021.
Les vagues ne sont pas au rendez-vous sur la plage de la Palue, mais qu’importe, à Crozon (Finistère), le 3 septembre 2021.

La Palue : 1 250 mètres de sable fin au pied d’une immense dune broussailleuse qu’encadrent deux falaises. Une beauté sauvage à pleurer et des vagues de rêve, paradis des surfeurs, des randonneurs, des campeurs bohèmes. Le seul accès à ce bout du monde est une route de 1 kilomètre qui traverse le hameau du même nom, et chemine en se rétrécissant entre les pentys, petites maisons en pierre typiques, si bien que, dans les derniers hectomètres, on ne passe pas à deux voitures, pas même à une si on est un peu large. Au bout du hameau se trouve le « parking du haut », terrain vague où se serrent 80 véhicules. Avant l’installation de la fameuse barrière, cet été, on pouvait encore s’engager dans le sentier caillouteux menant au « parking du bas », 40 places à même la plage.

Incivilités et stationnements scandaleux

Les Kerdreux possèdent, côté gauche de la route, la dernière maison avant l’océan. « On a eu l’électricité en décembre 1950, et, en 1960, il fallait encore chercher l’eau à la pompe dans la dune », se souvient Anne-Marie, la mère, 92 ans. « Et puis il y a eu les années 1970, les années “peace and love”, enchaîne Jean-Yves, le fils. Les dunes ont été squattées par des centaines de tentes, des Allemands qui se baladaient à poil, ambiance “summer of love”. C’était formidable, on se disait : “Il y a des gens qui s’intéressent à nous !” » Cinquante ans plus tard, c’est moins formidable : « Maintenant, il y a trop de gens qui s’intéressent à nous. »

Une famille de touristes allemands, propriétaires à la Palue depuis une trentaine d'années, à Crozon (Finistère), le 3 septembre 2021.

Les Allemands sont toujours là, ils ont enfilé une combinaison de surf entre-temps, et ont été rejoints par des Belges, des Néerlandais, des Polonais ou des Tchèques en quête de beaux rouleaux. Massification du tourisme, boom du surf, propagation du bon plan sur Internet : la Palue est aujourd’hui surpeuplée. Certains jours, on pourrait marcher sur l’eau en passant d’une planche à l’autre.

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