Collection Morozov : l’héritage de Mikhaïl et Ivan

« La Rue, Constantinople » (1910), de Martiros Sarian.

Il est bon de rappeler que la Russie n’a aboli le servage qu’en 1861. Et de signaler que les Morozov, comme Sergueï Chtchoukine, avant de devenir riches et collectionneurs, étaient d’origine serve. L’aïeul, Savva Morozov (1770-1860), était l’un des serfs du comte Nikolaï Rioumine, dont il gardait les troupeaux, servant à l’occasion de cocher. Jusqu’à ce qu’il se marie : la dot de sa femme – cinq roubles – lui permit d’acheter sa liberté, et de créer un atelier de rubans de soie, puis une fabrique et bientôt des usines. Le rêve américain, version russe. Vers 1820, Savva était à la tête d’un capital colossal (17 000 roubles), suffisant pour payer l’affranchissement de toute sa famille…

Une autre personnalité forte de la dynastie fut Varvara Morozova (1848-1917). Son mari étant mort tôt, elle géra les affaires à sa place. Fermement, mais généreusement : à sa mort, elle légua sa part de la fortune familiale à ses ouvriers. Entre-temps, elle avait financé la création d’un hôpital psychiatrique, d’écoles pour les enfants défavorisés, soutenu des journaux d’avant-garde et pratiqué le mécénat artistique à haute dose.

Peintres amateurs

De ses enfants, deux fils se détachent : l’aîné, Mikhaïl (1870-1903), est un noceur. Amoureux de Paris où il passe le plus clair de son temps, il constitue en cinq ans une collection remarquable. Le cadet, Ivan (1871-1921), n’est pas moins francophile, mais il est retenu en Russie par la conduite des affaires. Il se fait cependant adresser les catalogues des marchands et des commissaires-priseurs, entretient une correspondance avec eux, mais aussi avec les artistes, et vient deux fois par an (le voyage, en train, prenait une dizaine de jours !) pour le Salon d’automne et le Salon des indépendants. On lui doit, contrairement à Chtchoukine – dont la Fondation Louis Vuitton a présenté la collection en 2016 – qui ne les a jamais achetés, un ensemble de peintres russes qui pour la plupart étaient ses conseillers, voire ses amis.

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L’autre différence avec Chtchoukine, c’est que les deux frères avaient eux-mêmes tâté du pinceau dans leur jeunesse : peintres amateurs, ils avaient sur les artistes un regard presque confraternel. On achète différemment une œuvre quand on connaît le métier. Rivaux en affaires, Chtchoukine et les frères Morozov étaient complémentaires en termes de collection. Une génération les sépare (Sergueï Chtchoukine est né en 1854), mais l’art les rapproche. C’est d’ailleurs Chtchoukine qui introduisit Ivan Morozov chez Matisse.

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