Comme Lucien de Rubempré, Balzac fut un « acrobate » de la presse

Vincent Lacoste et Benjamin Voisin dans « Illusions perdues », de Xavier Giannoli.

Une vingtaine d’adaptations audiovisuelles d’Eugénie Grandet, autant pour Le Père Goriot, d’autres œuvres d’Honoré de Balzac maintes fois plébiscitées – Le Colonel Chabert, La Rabouilleuse, Gobseck, César Birotteau, La Cousine Bette, etc. – pour des téléfilms, des longs-métrages ou des miniséries… Et jusqu’au film de Xavier Giannoli un angle mort au cinéma : Illusions perdues, pourtant la clef de voûte de la Comédie humaine» et sa quintessence en ce qu’il en concentre les thèmes moteurs.

Comment comprendre un tel désintérêt pour le roman le plus intime de Balzac, inventeur de l’expression « quatrième pouvoir » ; ce chef-d’œuvre au service duquel ce forçat de la littérature aura mis à profit son expérience des milieux qu’il connaissait le mieux : ceux, symbiotiques, de l’édition et de la presse parisiennes sous la Restauration. L’écrivain en éclaire partiellement les coulisses dans pas moins de treize volumes et – outre « Un grand homme de province à Paris », la partie centrale d’Illusions perdues, sur laquelle se focalise le film de Giannoli –, leur consacre deux savoureuses pochades.

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Une première piste d’explication réside dans le fait qu’il est difficile de s’émouvoir pour une galerie de personnages à la fois victimes et complices d’un système. Illusions perdues, n’est pas une tragédie de l’oubli et de l’ingratitude mais un sommet d’ambivalence suscitant fascination et répulsion. Cette étude de mœurs en clair-obscur fut à l’image même de Balzac, en l’espèce témoin et acteur, juge et partie. L’écrivain forma, en effet, l’un des maillons essentiels d’une époque effervescente où la presse succédait aux salons et aux académies dans la conquête du pouvoir intellectuel. Dans la première moitié du XIXe siècle, une révolution s’opéra. Nombre d’auteurs de premier plan considérèrent qu’il n’était plus indigne d’y exercer, que la littérature ne s’y salissait pas. Ils se nommèrent Chateaubriand, Lamennais, Benjamin Constant, Théophile Gautier, Victor Hugo, plus tard Ernest Renan, Alexandre Dumas, Baudelaire.

Peinture criante de vérité

A partir de 1836, Balzac participa à la démocratisation de la littérature par le roman-feuilleton (prépublication d’une œuvre dans les journaux) et, durant vingt ans, il collabora à de nombreuses feuilles d’opinion. Il en dirigea aussi. Il fournit des billets d’humeur, des critiques littéraires, des analyses géopolitiques ou diplomatiques.

Le romancier se savait le mieux placé – sans doute le plus doué – pour décrire les pressions économiques pesant sur cette industrie en plein essor, les ambitions brisées de la jeunesse, les réseaux de sociabilité et d’influence, les tours de conversation mâtinés de cynisme, que caractérise le goût si français pour les bons mots, si assassins ou perfides soient-ils.

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