«Comme s’ils pouvaient se passer de nous» : face à l’obligation vaccinale, la frustration des soignants

TÉMOIGNAGES – Qu’ils soient déjà immunisés ou farouchement opposés, la menace de perdre leur travail s’ils refusent la vaccination contre le Covid-19 agace bien des soignants.

Déposer sa blouse blanche au 15 septembre ? Vraiment ? Jusqu’ici, Nathalie* s’est abstenue de se faire vacciner, et les annonces de la veille ne sont pas pour la faire changer d’avis. «Comme s’ils pouvaient se passer de nous», ironise cette infirmière dans un hôpital parisien. «Le service est sous tension depuis des mois. Il y a un manque constant d’effectifs. Ils ne peuvent pas se permettre de renvoyer les soignants.» Si l’annonce de l’obligation vaccinale était attendue depuis quelques jours, les mots d’Olivier Véran passent mal auprès des quelque 30% de soignants récalcitrants. «À partir du 15 septembre, si vous êtes soignant et que vous n’êtes pas vacciné, vous ne pourrez plus travailler et vous ne serez plus payé», a déclaré le ministre de la Santé sur LCI. Davantage que l’inoculation en elle-même, la menace d’un licenciement semble agacer les soignants. «Se vacciner est une question de bon sens et de responsabilité envers nos patients. Tous mes collègues à la maison de retraite sont d’accord là-dessus», admet Juliette, infirmière dans un EHPAD. « Mais pourquoi nous contraindre, comme des enfants ?» Marion, puéricultrice dans le Nord, est plus nuancée. «Nous avons un devoir d’exemplarité en tant que soignants, et nous devons tous nous y tenir. Cela fait partie du métier», affirme-t-elle.

Une question de considération

Nombre de soignants regrettent une mesure perçue comme vexante au regard de leur travail. «Ce n’est pas très respectueux de laisser entendre qu’on peut congédier les soignants sans égard après les efforts qu’ils ont fourni ces derniers mois», regrette Nicolas, un médecin lui-même dûment vacciné. «On demande aux soignants de tenir quoiqu’il arrive, mais ils devraient prendre la porte s’ils ne marchent pas au pas ? Un peu de pédagogie et de diplomatie ne feraient pas de mal.» Anne-Laure, jeune interne de 26 ans, fait aussi part de son amertume. En janvier, alors qu’elle s’avère positive au coronavirus, sa cadre de santé lui suggère de rester à l’hôpital. Tiraillée par la peur de contaminer les patients, elle a continué de travailler. Migraine ou non. «À l’époque, on s’inquiétait moins des infections nosocomiales. C’est un peu quand cela les arrange», regrette-t-elle. «Qu’on soit bien d’accord : je suis pour la vaccination, pour tous. Mais je crois que nous méritons davantage de considération.»

C’est trop facile de se focaliser sur les soignants

Madeline, aide-soignante

«Pourquoi nous ?» s’interrogent certains soignants. Le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal, a rappelé qu’il n’y aurait pas «d’obligation vaccinale» pour tous, mais une «incitation maximale». À l’exception des soignants et des personnes exerçant au contact des publics fragiles, qui eux on n’ont guère le choix. Infirmière à Boulogne-sur-Mer, Juliette s’agace, dit-elle, de voir certains proches de patients s’asseoir sur les gestes barrières. «Pendant les visites, ils retirent leurs masques. Je joue à la policière auprès des familles. Et après, on nous tient responsable des contaminations !», regrette-t-elle. Madeline, aide-soignante en maison de retraite, abonde dans le même sens. «Il y a cet été un relâchement général : le virus va circuler partout, mais on veut nous faire croire que la vaccination des soignants va freiner la quatrième vague !» Elle avait pourtant été une des premières du service à se faire vacciner. «Je respecte les règles, mais ça me semble un peu hypocrite, comme mesure. C’est trop facile de se focaliser sur les soignants.»

*Les prénoms ont été modifiés.