« Compartiment n° 6 » : rencontre entre deux solitudes sur la route de Moscou à Mourmansk

Ljoha (Yuriy Borisov) et Laura (Seidi Haarla) dans « Compartiment n° 6 », de Juho Kuosmanen.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

De nos jours, le récit dominant, au cinéma, se caractérise par sa complexité : multipliant les arcs narratifs, fusionnant les univers, s’augmentant de suites à rallonge, bref, décrivant mille détours pour mieux prendre son spectateur dans ses filets. Or, il suffit parfois qu’une œuvre, soudainement, se pique de réhabiliter la ligne droite, mise tout sur la simplicité et la netteté de trait, se mette d’emblée sur les bons rails, pour nous atteindre droit au cœur.

C’est ce qui se produit avec Compartiment n° 6, deuxième long-métrage du réalisateur finlandais Juho Kuosmanen, encore peu identifié des radars cinéphiliques, et outsider du dernier Festival de Cannes, où il a récolté le Grand Prix. Un film simple, donc, à l’argument si léger qu’il manquerait à chaque instant de sombrer dans le poncif, si ne l’en préservait une constante et gracieuse justesse.

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Inspiré librement d’un roman de Rosa Liksom, le film n’a d’autre programme que celui d’accompagner deux personnages (« que tout oppose », voudrait le poncif) le temps d’un long périple. Ainsi se voue-t-il exclusivement à la relation qui, pas à pas, se formule entre eux.

Glaciation des cœurs

Laura (Seidi Haarla), étudiante finlandaise en archéologie, à Moscou, entreprend de faire le voyage en train jusqu’à Mourmansk, au-delà du cercle arctique, pour y observer de fameux pétroglyphes (dessins symboliques gravés dans la pierre) vieux de dix mille ans. Une idée qui, à l’origine, était celle de sa petite amie, Irina (Dinara Drukarova), intellectuelle mondaine qui devait l’y escorter, mais la lâche juste avant de partir. Qu’à cela ne tienne : la jeune femme s’accroche à cet objectif comme à un lien amoureux qu’elle sent bien se distendre, sans forcément se l’avouer. La voilà donc lancée dans un trajet de deux mille kilomètres, à devoir partager son compartiment couchette avec un parfait inconnu. Le sort a voulu que ce soit Ljoha (Yuriy Borisov), jeune homme partant travailler dans les mines du Grand Nord, aux manières frustes et ne tardant pas, sous l’effet de la vodka, à proférer toutes sortes d’insanités.

Scène après scène, le film scrute comment chacun dépasse sa répugnance initiale

Entre l’étudiante cœur d’artichaut et le rustaud mal embouché, la distance physique du trajet, mais aussi morale, est ce qui fournira à l’un comme à l’autre l’occasion et le temps de sortir de son propre stéréotype, d’échapper à son propre cliché. Scène après scène, étape par étape, le film scrute comment chacun dépasse sa répugnance initiale, aperçoit quelque chose d’autre dans la présence imposée de son compagnon de cabine. Car ce sont bien deux êtres déplacés qui sont amenés à se côtoyer, à fendre l’hiver russe comme une générale glaciation des cœurs. La ligne droite qu’ils arpentent, on la reconnaît : c’est celle d’un certain cinéma classique, celle de New York-Miami (1934), de Frank Capra, où la traversée d’un territoire estompe entre individus les barrières sociales et culturelles – vieil idéal démocratique ici reconverti aux confins de l’Europe.

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