Covid-19 : comment le vaccin est rentré dans les mœurs

DÉCRYPTAGE – Encore honnis il y a quelque mois, les vaccins contre le coronavirus ont fini par convaincre une majorité de Français, toujours plus nombreux à souhaiter se faire vacciner. Au point de devenir la norme ?

«Et toi, tu es vacciné ? » Voilà un nouveau refrain à ajouter à la longue liste des rengaines en temps de covid-19. Depuis lundi, la vaccination est ouverte à tous dès 18 ans et en cas de réponse négative, il semble bien vu de se justifier : «Non, pas encore». «Tous mes amis ont été vaccinés avant même d’être dans les catégories concernées. Ne pas l’être donne l’air négligeant, ou égoïste», raconte Romain, un parisien de 24 ans. «On sent qu’une étape a été franchie mi-mai. Le temps du débat est passé, les choses sont sur la table désormais. Mes patients passent à l’action», observe Paul Frappé, médecin à Saint-Etienne et président du collège de la médecine générale. Le vaccin jadis honni est-il déjà rentré dans les mœurs ?

Alain Fischer lui-même affirmait dimanche 30 mai dans l’Express que le vaccin était devenu «la norme», et les sondages semblent lui donner raison. Selon le baromètre du Cevipof publié par Le Monde le 21 mai, 65% du panel affirment être prêts à se faire vacciner, ou l’avoir déjà été : soit une hausse de 16 points par rapport à la mesure du mois de février. Un enthousiasme loin des chiffres de décembre 2020, quand moins de la moitié des Français déclaraient être prêts à recevoir l’injection. La tendance s’est inversée doucement mi-janvier, lorsque 65% des sondés affirmaient être ouverts à l’idée de la vaccination. Depuis, leur proportion n’a cessé d’augmenter.

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Des opinions très mouvantes

«Il s’agit moins d’une adhésion réfléchie qu’un comportement pragmatique. Les Français veulent un retour à la vie normale», affirme Patrick Zylberman, historien de la santé. «Qui dit adhésion, dit débat et décision rationnelle. Ici, il s’agit d’avantage d’un effet de groupe. L’opinion est très mouvante.» Ainsi, nombre de Français il y a quelques mois encore totalement réticents se laissent entraîner vers les centres de vaccination. « Nous avons vu la même chose en 1902, quand le vaccin contre la variole est devenu obligatoire. Les gens étaient scandalisés…mais les bureaux étaient pris d’assaut quand les vagues épidémiques se rapprochaient», poursuit l’historien. De fait, 22% des «antivax» interrogés dans une enquête Coviprev de Santé publique France mi-avril affirmaient pouvoir changer d’avis si le vaccin assurait un retour à la vie normale.

AstraZeneca a joué le rôle de bouc émissaire au profit des autres vaccins

Jocelyn Raude

L’effet de groupe, donc, rendu très persuasif par une l’échelle mondiale de l’expérience vaccinale : «Au fur et à mesure que les Américains, les Israéliens, les Anglais vaccinaient à tour de bras sans effets secondaires graves, l’anxiété est petit à petit tombée», analyse Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’école des hautes études en santé publique. (EHESP) Les ratés de la campagne de vaccination, notamment sa lenteur à ses débuts, ont pu susciter une frustration et accroître l’attractivité des doses, selon le sociologue. «La mobilisation de personnalités de leaders d’opinion en faveur du vaccin, dans le monde du sport, de la culture, a également eu un rôle non négligeable», complète Patrick Zylberman. La tempête d’AstraZeneca aurait pu entraîner avec elle la confiance des Français : elle s’est au contraire avérée productive en créant un mouton noir fédérateur, selon Jocelyn Raude : «AstraZeneca a joué le rôle de bouc émissaire dans l’opinion publique. Comme un seul vaccin a fait l’objet de controverse, les autres sont par opposition devenues des valeurs refuges.»

La crainte d’un plafond de verre

Reste à savoir jusqu’à quand va durer cette lune de miel entre les Français et le vaccin. Une fois l’afflux des plus enthousiastes passé, il faudra convaincre ceux qui restent : les plus hésitants, voire totalement réfractaires. «Ce genre de dynamique de groupes est incertaine. Elles accélèrent au début, puis vont de moins en moins vite. Par exemple, le peu de doses disponibles pour les jeunes et le défi d’obtenir un créneau a pu susciter un désir éphémère», note Jocelyn Raude. Un constat partagé dans les cabinets médicaux. «Tous ceux qui étaient favorables sont allés se faire vacciner. Désormais, on rentre dans le dur avec les patients les plus hésitants. Il y a ceux qui ont simplement besoin d’être confortés. Pour 20% des patients, il est clair qu’il ne sert à rien d’essayer de les convaincre», admet Paul Frappé. Le fameux «plafond de verre» redouté par l’Académie de médecine qui s’inquiétait, dans un communiqué publié le 25 mai, de ne pas pouvoir atteindre avant l’été le seuil de 80% de la population vaccinée nécessaire à l’immunité collective.