« Crime & Peines » ou peut-on rendre justice sans punir ?

Livre. L’abolitionnisme pénal vise l’abolition de la prison, de la police et des tribunaux. Celui qui s’intéresse à la pensée abolitionniste doit abandonner la présomption largement répandue qui veut que la punition soit la réponse appropriée à un comportement illégal, et l’impunité l’injustice fondamentale.

A rebours du moment d’inflation punitive que nous vivons, et sans doute à cause de lui, la pensée abolitionniste, longtemps réservée aux marges radicales, a gagné une visibilité inédite. Gwenola Ricordeau, professeure assistante en criminologie à la California State University, à Chico (Californie), et déjà autrice d’un livre sur le féminisme abolitionniste Pour elles toutes. Femmes contre la prison (Lux, 2019), présente ici les textes de trois pionniers de la pensée abolitionniste que sont Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris. « Pris ensemble, [ils] ont contribué à remettre en cause la manière dont le crime est pensé en tant que catégorie pénale. »

Lire le récit La prison à la peine

Une telle révolution, on s’en doute, recouvre des stratégies et des degrés de radicalité divers. Mais dans une acception stricte, défendue par Ricordeau, il ne s’agit ni de peines alternatives ni de promouvoir des pratiques de justice restaurative comme l’a fait la loi Taubira de 2014. Autrement dit, il ne s’agit pas de réformer le système. Le philosophe Michel Foucault avait déjà souligné comment l’« alternative à la prison » fait partie de son histoire ; toutes les réformes de la prison – sursis, probation, etc. – reconduisant les mêmes « fonctions carcérales ». « Et si nous ne voulions pas être punis du tout ? », interrogeait-il, admettant que l’on puisse, à cette idée, répondre d’un « éclat de rire ».

Un abîme de questions

Qu’est-ce que le crime ? Les politiques pénales sont-elles efficaces ? Peut-on rendre justice sans punir ? Il est question de repenser les modalités de résolution des conflits. Louk Hulsman rappelle que nous résolvons une proportion considérable de conflits sans recourir au pénal. « Ils sont réglés au sein du contexte social dans lequel ils ont lieu », famille, syndicat, cercle amical, voisinage, « de manière similaire à d’autres problèmes non criminels ». La Canadienne Ruth Morris a conceptualisé la justice transformative, qui « promeut la “guérison” de la victime mais aussi de l’auteur et de la communauté » et repose « sur des processus collectifs ». Figure de la criminologie, Nils Christie fait dans son texte A qui appartiennent les conflits ? l’analyse que les crimes sont une « opportunité pédagogique perdue de rediscuter sans cesse ce qui constitue la loi du pays » et dont le système pénal « dépossède auteurs, victimes, mais aussi l’ensemble du corps social ». 

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