Crise des sous-marins : « Au Royaume-Uni, une certaine jubilation a accueilli la mise à l’écart de Paris »

Chronique. « Notre amour pour la France est indéracinable. » Qu’un premier ministre britannique se laisse aller à pareil épanchement a déjà en soi de quoi interroger. Mais que ce soit Boris Johnson, le premier ministre britannique, qui confie ainsi sa flamme à des journalistes dans l’avion qui l’emmène vers New York au lendemain du camouflet infligé à la France par Joe Biden, le président américain, avec la complicité de Londres dans l’affaire des sous-marins australiens, apparaît presque inquiétant.

Pour des oreilles françaises, les amabilités britanniques ont souvent quelque chose de suspect. « With the greatest respect… » ne signifie-t-il pas en réalité « vous êtes un imbécile » ? L’art de l’exquise politesse masquant le refus net (« Unfortunately… ») appartient à un registre perçu en France comme celui des britanniques perfidies.

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L’histoire des relations entre France et Royaume-Uni peut s’écrire, de siècle en siècle, en suivant le fil rouge de la rivalité et des jalousies. « L’amour et la haine, au lieu d’alterner, ont toujours été simultanés quoi de plus excitant ? Nous formons un couple infernal », constate l’historien Robert Tombs dans La France et le Royaume-Uni. Des ennemis intimes (Armand Colin, 2012). Commentant la crise actuelle des relations entre les deux pays, probablement la pire depuis le veto opposé par de Gaulle à l’adhésion britannique à la Communauté européenne en 1963, la journaliste du Telegraph Celia Walden confirme : « Rien ne peut nous faire plus plaisir qu’une bagarre entre grenouilles [Français] et rosbifs [Anglais]. »

Le dépit sous le dédain

Il n’est d’ailleurs pas rare que les déconvenues subies d’un côté de la Manche déclenchent sur l’autre rive un frémissement de Schadenfreude, cette joie mauvaise à l’idée du malheur d’autrui. De fait, une certaine jubilation a accueilli, au Royaume-Uni, la mise à l’écart de Paris dans l’alliance scellée entre Washington, Londres et Camberra baptisée « Aukus », un acronyme qui résonne cruellement aux oreilles francophones. Une joie qu’a tenté de masquer M. Johnson avec sa déclaration d’amour forcée, mais que la presse pro-Brexit manifeste sans retenue.

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Tandis que le Sun exulte devant « la fureur de Macron », le Telegraph y voit le signe d’une « longue habitude des élites européennes » à « traiter lamentablement leurs partenaires géopolitiques sous un masque de supériorité morale ». Vu d’un pays où afficher sa colère est un signe de faiblesse, le dédain manifesté par la France – le Quai d’Orsay a traité le Royaume-Uni de « cinquième roue du carrosse » – cache un immense dépit et renvoie à l’obsession qu’aurait Paris de punir Londres pour le Brexit. En surjouant sa rage, la France ne ferait que souligner ce qui est en jeu dans le pacte Aukus : la place éminente du Royaume-Uni sur la scène internationale, même après son divorce avec l’UE.

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