Crise des sous-marins : « L’analyse des relations entre pays acheteurs et pays vendeurs d’armes fournit de précieuses informations »

Tribune. La rupture du « contrat du siècle » entre la France et l’Australie a brutalement mis en évidence le poids des marchés internationaux de matériels militaires dans les relations internationales, à l’intersection des dimensions économiques et géostratégiques. Après une forte baisse entre 1980 et 2000, le montant des transferts internationaux d’armement a régulièrement augmenté d’un peu plus de 12 % jusqu’en 2019, avec des fluctuations qui ont accompagné, et parfois même précédé, la montée de vives tensions internationales durant cette période. Cette tendance n’a été interrompue qu’en 2020 en raison de la crise due au Covid-19, ainsi que l’a analysé l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) dans son rapport annuel 2021.

Cinq pays seulement concentrent plus de 75 % de la totalité des exportations au niveau mondial. Outre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, deux puissances européennes figurent dans ce groupe, la France et l’Allemagne. La France dispose d’une nette avance grâce à son industrie aérospatiale, mais, du fait de leurs industries respectives, chacun de ces deux pays exporte du matériel très différent. Il en résulte une certaine complémentarité, qui pourrait faciliter une coopération sur la voie d’une Europe de la défense, nécessairement dominée par ces deux pays. En revanche, les matériels vendus par la France et par les Etats-Unis sont souvent en concurrence, ce qui éclaire la crise internationale provoquée par la rupture du contrat australien.

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La Grande-Bretagne, qui faisait encore partie de ce groupe des cinq il y a dix ans, n’y figure plus, ce qui est révélateur du changement de sa position géostratégique. Le montant de ses exportations sur la période 2015-2020 aurait baissé, selon le Sipri, de 27 % par rapport à la période 2005-2010. Mais le plus intéressant est sans doute la baisse de la part de la Chine (– 7,8 %) et surtout de celle de la Russie (– 22 %) observée entre ces deux périodes. Les exportations américaines continuaient de progresser de 15 % environ, et les deux pays européens connaissaient une croissance sensible de leurs exportations, avec même un bond spectaculaire de 44 % pour la France.

Tournants géostratégiques

Ces fluctuations reflètent les changements intervenus au cours de ces dix dernières années dans le système mondial. Si les Etats-Unis restent la puissance pivot – ce que révèle également l’affaire des sous-marins –, le fait que la France en soit aujourd’hui la victime donne deux indications. Certes, le poids de la France dans les affaires stratégiques mondiales a sensiblement progressé au cours des dix dernières années, grâce notamment à ses ventes d’avions Rafale ; pour autant, elle n’est pas encore en mesure de rivaliser avec les Etats-Unis en cas de montée des tensions dans le monde.

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