Crise des sous-marins : « Les logiques stratégique, industrielle et commerciale s’enchevêtrent »

Entretien. Laurence Badel est professeure d’histoire des relations internationales à l’université Paris-I – Panthéon-Sorbonne. Autrice de Diplomaties européennes, XIXe-XXIe siècles (Presses de Sciences Po, 540 pages, 35 euros), elle analyse les interactions entre diplomatie, stratégie et commerce international.

L’abandon par l’Australie du « contrat du siècle » montre l’importance du commerce des armes dans les choix géopolitiques. En 1914, la première guerre mondiale éclate à l’issue de ce que l’on a appelé la « première mondialisation » économique, mais aussi d’une « course aux armements ».

Oui, cette expression de « course aux armements » remonte à la fin du XIXe siècle. Elle est employée, en particulier, pour décrire la compétition navale entre le Royaume-Uni et l’Allemagne, leur rivalité intense dans la production de cuirassés. Plus généralement, elle est le fruit de la révolution industrielle et de ses avancées technologiques. A l’époque, l’industrie européenne de l’armement est concentrée autour d’usines et d’arsenaux d’Etat et d’un réseau d’entreprises privées (Armstrong Whitworth, Vickers, Krupp, Schneider, Terni, Skoda) travaillant essentiellement pour le secteur de la défense, mais aussi d’entreprises du secteur civil – sidérurgie, métallurgie, mécanique, chimie – qui fournissent des composants essentiels. Toutes ces sociétés développent des politiques d’exportation régies par une logique économique et industrielle. Mais certains gouvernements exercent des pressions fortes sur elles pour orienter et favoriser des prises d’intérêts ou des ventes, ou encore pour attirer leurs investissements.

Dans quelle mesure la course aux armements a-t-elle interagi avec la montée des rivalités nationales et impériales ?

A quel moment bascule-t-on du seul « entretien » de ses forces armées à la compétition, qui peut conduire à une sorte de fuite en avant ? Quelle place tient l’alliance étroite entre l’armée, l’industrie et le pouvoir civil – le « complexe militaro-industriel », pour reprendre l’expression d’Eisenhower en 1961 –, qui tire profit des besoins accrus de la sécurité nationale pour conforter ses positions privilégiées dans le gouvernement et l’industrie, voire pour créer un « Etat dans l’Etat », selon certaines critiques ? Quel rôle joue la perception des menaces extérieures, et quel rôle tient la peur ?

En 1914, ce n’est pas la course aux armements qui a provoqué la guerre. La construction de blocs d’alliance antagonistes, l’exacerbation des nationalismes et les guerres balkaniques de 1912-1913 sont aujourd’hui considérées comme les raisons de fond du déclenchement du conflit mondial. A l’été 1914, l’Allemagne avait conscience qu’une fenêtre allait se refermer, car la France et la Russie avaient adopté des lois militaires qui leur conféraient l’avantage. L’Allemagne allait perdre la course aux armements, c’était maintenant ou jamais. A Berlin, on a cru que la guerre serait rapide et courte.

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