« “Crise énergétique” et relance du nucléaire : un air de déjà-vu »

Chronique. Les ingénieurs du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) ont-ils inventé la machine à remonter le temps ? La « crise énergétique » fait son grand retour dans le débat public, et le président Macron relance le nucléaire. En petit hier (les « Small Modular Reactors »), et probablement en grand avant Noël (les réacteurs EPR). Tout ceci a un air de déjà-vu, un cachet très seventies.

On associe généralement la crise énergétique des années 1970 au « choc pétrolier », combinaison du « pic » du pétrole conventionnel américain, de l’embargo arabe de 1973 et du monopole des « majors » – les grandes compagnies pétrolières – qui souhaitent augmenter leurs marges. Pourtant, ce thème apparaît dans l’espace public américain dès 1969, avant le choc pétrolier donc. Et la « crise énergétique » ne concerne alors pas le pétrole mais la production électrique.

Difficultés d’approvisionnement

La décennie 1960 est en effet marquée par une série de pannes géantes d’électricité, le « black-out » le plus célèbre étant celui de New York en novembre 1965. Dans la presse, l’interprétation néomalthusienne, celle de l’épuisement des ressources fossiles, est naturellement absente. Les difficultés d’approvisionnement ont des causes bien identifiées : les compagnies minières préfèrent exporter le coke sidérurgique, plus rémunérateur que le charbon vapeur, vers le Japon et l’Europe ; les grèves de 1968 dans les mines réduisent les stocks de charbon ; de nouvelles normes environnementales (sur le dioxyde de soufre) obligent à renoncer à certains gisements ; les règles sanitaires (sur les poussières) imposent des investissements qui diminuent la rentabilité des actifs miniers ; enfin, les centrales atomiques ont pris du retard.

En 1969, l’expression « crise énergétique » est un élément de langage contre le mouvement environnementaliste, opposé au nucléaire

Mais l’industrie nucléaire exploite habilement la situation : les coupures de courant sont le signe d’un problème plus profond – l’épuisement des fossiles –, le symptôme d’une « crise énergétique ». Et celle-ci appelle une solution radicale que seul le nucléaire peut fournir. Durant l’été 1969, l’expression « crise énergétique » apparaît dans les documents internes de l’Atomic Energy Commission (AEC) américaine. Il s’agit au départ d’un élément de langage contre le mouvement environnementaliste, alors farouchement opposé au nucléaire.

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Le 15 octobre 1969, James Ramey, un haut responsable de l’AEC, prononce un discours devant l’association du Barreau fédéral : les actions judiciaires multiples contre les centrales ralentissent le programme nucléaire et menacent la nation d’une « crise énergétique ». Les juristes doivent prendre leurs responsabilités. Le journal Science reprend l’argument : les environnementalistes sont responsables de la crise énergétique mais ils en seront aussi les premières victimes car « quand l’air conditionné et les télévisions s’arrêteront, le public se dira : au diable l’environnement, donnez-moi l’abondance ».

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