« Culture de masse et société de classes », de Philippe Coulangeon : métamorphoses de l’inégalité culturelle

Devant « La Joconde », au Louvre, à Paris.

« Culture de masse et société de classes. Le goût de l’altérité », de Philippe Coulangeon, PUF, 336 p., 20 €, numérique 16 €.

Les sociologues ont tendance à se méfier du mot « culture ». Celui-ci est en effet souvent employé d’une manière qui semble figer le rapport des individus à l’art, au livre, à la musique mais aussi à la nourriture ou au vote, dans des répertoires limités et presque immuables, à l’image de l’opposition entre culture savante et culture populaire, par exemple. L’usage quotidien de ce mot semble aussi souvent suggérer que la culture flotte au-dessus de nos têtes indépendamment de la façon dont elle est mobilisée dans les relations entre individus.

Prolonger jusqu’à nous la logique de Bourdieu

Les sociologues préfèrent donc mettre l’accent sur l’usage que ceux-ci font des ressources culturelles. Le goût, comme l’avait montré magistralement Pierre Bourdieu dans La Distinction (Minuit, 1979), n’est en effet pour eux qu’une des facettes du sens du jugement dont nous faisons preuve en société pour percevoir mais aussi entretenir inégalités et hiérarchies. De ce fait, comme l’écrit Philippe Coulangeon dans Culture de masse et société de classes, dont l’ambition est de prolonger jusqu’à nous la logique du maître livre bourdieusien, « si les faits culturels ne sont pas hiérarchisés par leurs propriétés intrinsèques, ils le sont en revanche par les propriétés sociales des groupes dont ils émanent ».

Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Héritocratie », de Paul Pasquali : métamorphoses de l’élitisme

Peu de théories sociologiques ont cependant fait face à autant de critiques que le modèle mis en œuvre dans La Distinction. Les plus importantes sont celles qui visent l’idée selon laquelle chaque groupe social serait associé à une forme de culture repérable dans de nombreux domaines. Le modèle de l’omnivorité culturelle théorisé par Richard Peterson (1932-2010) dans les années 1990 a longtemps été lu comme une réfutation de cette thèse, dans la mesure où le sociologue américain associait le fait d’appartenir aux classes les plus aisées à la diversité des pratiques culturelles plus qu’au choix de pratiques distinctives. Mais la diminution de la place de la culture élitiste ou les travaux de sociologues mettant en évidence, comme Bernard Lahire, la multiplicité des influences pesant sur les individus ont aussi contribué à effriter l’édifice bourdieusien.

Un rouage des luttes de statut

Coulangeon montre très finement, en s’appuyant sur un riche ensemble de travaux menés par lui ou par d’autres sociologues, que si le rapport des individus à la culture s’est bien métamorphosé depuis quarante ans, notamment du fait de la massification scolaire qui a caractérisé la France dans les années 1980, il ne cesse pas pour autant d’être un rouage des luttes de statut et de l’extension de l’inégalité dans notre société.

Il vous reste 55.95% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.