Dans « Bookmakers » sur Arte Radio, Sophie Divry réveille nos oreilles

Sophie Divry à la 69e Foire du livre de Francfort, en octobre 2017.

ARTE RADIO – A LA DEMANDE – EMISSION

Cela fait désormais partie des habitudes (tendance TOC) : aller voir sur le site d’Arte Radio si Noël est arrivé. En guise de Père Noël : Richard Gaitet. Dans son traîneau : des écrivain(e)s au travail. Depuis mars 2020, le journaliste et auteur cuisine un(e) écrivain(e) sur sa vie (un peu), son œuvre (beaucoup) et sa fabrique (passionnément). C’est donc avec un appétit féroce que nous nous sommes jetés sur les trois derniers épisodes récemment mis en ligne et consacrés à Sophie Divry.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Sophie Divry, en lettres écarlates

« Réveillez-vous ! » Dès les premiers mots de La Cote 400 (Les Allusifs, 2010), monologue maniaque d’une bibliothécaire que personne ne voit, Sophie Divry annonçait la couleur. « Elle allait nous remuer », rappelle Richard Gaitet. Celle qui se surnomme « Madame Ciseaux », du fait de sa capacité à couper tout ce qui pourrait plomber sa prose, a beaucoup écrit : Journal d’un recommencement (confession de son retour à la foi, 2013), La Condition pavillonnaire (portrait de femme sous l’égide de Flaubert, 2014), ou encore, et pour ne citer qu’eux, un essai (Rouvrir le roman, 2017) et le récit de cinq « gilets jaunes » (Cinq mains coupées, 2020). D’où l’interrogation de Richard Gaitet : de quelle planète provient cette « romancière si plurielle, encore trop méconnue » ?

Disons qu’elle est née en 1979 à Montpellier. Pour le reste : « Maman, papa, ça m’intéresse pas. (…) Tout ça, c’est trop égotique. » Disons seulement qu’enfance heureuse elle aura eue. Qu’elle a lu (beaucoup) et su (très tôt) qu’elle voulait devenir écrivaine. Elle sera d’abord journaliste – à La Décroissance, « le mensuel des objecteurs de croissance » – avant de se lancer en politique (elle conduira une liste baptisée Audaces : Alternatives unitaires, démocratiques, anticapitalistes, citoyennes, écologiques et solidaires), jusqu’au jour où elle commence à écrire. Et là, « ça a pris toute la place ».

Perec et Ernaux

De fait et depuis, Sophie Divry écrit cinq heures par jour en moyenne, « cinq jours et demi sur sept », et jamais l’après-midi. Si vous ne la trouvez pas sur les coussins des sièges de la bibliothèque de l’Ecole normale supérieure de Lyon, tentez la piscine, où, pour tromper l’ennui des longueurs enchaînées, elle (se) récite de la poésie.

Ce qui intéresse Sophie Divry est moins le « quoi » que le « comment »

Dans le deuxième épisode, il est longuement question de La Condition pavillonnaire (Noir sur Blanc, 2014), dans lequel Sophie Divry suit les désirs puis l’ennui d’une Bovary des temps modernes qui tente (yoga, engagement humanitaire) de combler la « béance » de son existence par « un capital de sensations pures ». « Roman majeur de la décennnie », selon Richard Gaitet, qui doit autant à Simone de Beauvoir qu’aux Choses chères à Georges Perec, dont il est ici beaucoup question, tout comme d’Annie Ernaux, autre influence majeure.

Dans le dernier épisode, ça parle d’ailleurs autofiction avec Quand le diable sortit de la salle de bain (Noir sur Blanc, 2015), récit dédié « aux improductifs, aux enfants, aux affamés, aux rêveurs, aux mangeurs de nouilles et aux défaits ». Mais si c’est bien de réalité – précaire – qu’il s’agit, ce qui intéresse l’écrivaine est moins le « quoi » que le « comment ». D’où une richesse formelle et langagière drôlement infinie, rappelant celle de Raymond Federman, autre référence de taille et, depuis sa mort en 2009, hautement regretté.

« Bookmakers », podcast littéraire créé par Richard Gaitet, réalisé par Charlie Marcelet. Trois épisodes consacrés à Sophie Divry (Fr., 2021, 3 x 35 min environ). Disponible sur Arte Radio et sur Apple Podcasts.