Dans le Loiret, le peuple du diesel

Par et Lucas Barioulet

Publié aujourd’hui à 06h00

Bien alignées sur l’herbe perlée de rosée, une dizaine de voitures des années 1990 prennent l’humidité devant le garage Fauvin de Saint-Germain-des-Prés, dans le Loiret. Certaines sont vraiment en bout de course – dans l’après-midi, un camion porte-voitures viendra en récupérer une pour l’emporter vers un centre de recyclage automobile à Nemours – mais d’autres aspirent à une nouvelle chance. Un peu fatiguée, une Citroën C4 Picasso grise attend une greffe de moteur diesel.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Après maintes recherches, Yoann Fauvin, 44 ans, en a déniché un auprès d’un casseur. Il n’est pas de première jeunesse et affiche 100 000 kilomètres au compteur, mais c’est la moitié de la distance parcourue par celui qui vient de rendre l’âme. Suffisant pour rendre le sourire à Christine Gobet, 58 ans. Chaque matin, elle se lève à 4 heures pour arriver dans les temps à Saran, dans la banlieue d’Orléans, où elle travaille comme préparatrice de colis chez Amazon.

Le garage Fauvin, à Saint-Germain-des-Prés (Loiret), le 28 septembre 2021. A droite, Christine Gobet, 58 ans, à côté de sa Citroën Picasso diesel vieille de 11 ans, dont le moteur, qui accumule plus de 200 000 kilomètres au compteur, a rendu l’âme.

Depuis Saint-Germain-des-Prés, bourg d’à peine 2 000 habitants entre Montargis et Château-Renard, le trajet aller-retour représente 140 kilomètres à parcourir au quotidien. Pour cette veuve qui a longtemps élevé ses deux enfants et court après ses trimestres de cotisation, la défaillance de sa Citroën est un gros coup dur. La facture ne devrait pas être inférieure à 3 000 euros, alors que son salaire net mensuel est de 1 400 euros « avec une prime de transport de 16,99 euros », précise-t-elle en étouffant un léger rire.

« 280 euros de carburant par mois »

Pour Christine Gobet, il n’est point de salut hors du diesel. « Impossible de me payer une essence qui va consommer davantage pour un prix à la pompe supérieur de 15 centimes d’euros. J’en ai déjà pour 280 euros de carburant par mois, sans parler du prix du gaz et de l’électricité qui explosent aussi », explique d’une voix posée cette femme qui participa au mouvement des « gilets jaunes » avant de jeter l’éponge, « à partir du moment où les choses sont devenues violentes ».

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Acquis il y a trois ans pour 3 000 euros – à peu près ce que va lui coûter le remplacement du moteur –, son Picasso, « simple outil permettant d’aller d’un point à l’autre », est sujet, elle le sait bien, comme tout véhicule acheté à petit prix, à une forme de précarité mécanique. « Mon angoisse, c’est de tomber en panne au petit matin au milieu de la forêt d’Orléans, alors je respecte bien le calendrier des révisions », assure Christine Gobet.

Jérôme Boyer, l’un des employés  du garage Fauvin, répare la roue d’un client, à Saint-Germain-des-Prés (Loiret), le 28 septembre 2021.
De l’huile de vidange sur le sol du garage Fauvin, à Saint-Germain-des-Prés (Loiret), le 28 septembre 2021.

« Dans ma situation, je n’ai absolument pas le choix. Les gens qui vivent à Paris et dans les grandes villes ne savent pas ce que c’est de ne rien pouvoir faire sans voiture. Quand j’entends Barbara Pompili [ministre de l’écologie] conseiller la pratique du vélo ou Anne Hidalgo prôner la limitation à 110 km/heure sur autoroute ou l’interdiction du diesel, je me dis qu’elles ne doivent pas souvent conduire, se crispe-t-elle tout à coup. Le Dieselgate a beaucoup fait pour la stigmatisation du diesel, mais ceux qui n’ont pas d’autre option sont laissés de côté parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans la rationalité imposée par ceux qui nous dirigent. C’est vrai pour la voiture mais aussi pour le passe sanitaire », proteste Christine Gobet, qui précise toutefois s’être fait vacciner de son plein gré.

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