Dans le numérique, « il faut imposer des quotas sur les recrutements »

Entretien. Membre de l’Academia Europaea et ACM Fellow, lauréate 2011 du prix Montpetit et du Prix 2017 de l’innovation de l’Académie des sciences, Anne-Marie Kermarrec était chercheuse avant de devenir chef d’entreprise. Professeure d’informatique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, en Suisse, et fondatrice de la start-up Mediego, elle défend la présence des femmes dans le secteur.

Dans votre ouvrage « Numérique, compter avec les femmes » (Odile Jacob), vous consacrez un chapitre à Ada Lovelace. Vous avez découvert cette pionnière de l’informatique pendant vos études ?

Après avoir passé un bac scientifique, en 1988, je me suis inscrite en informatique à l’université. Ma mère était féministe avant l’heure : le choix de mes études n’a pas été biaisé par des questions de genre. Pourtant, les stéréotypes étaient bien là. Il n’y avait que 15 % d’étudiantes dans ma formation.

Nous avons entendu parler de Turing (1912-1954), de von Neumann (1903-1957) ou de Babbage (1791-1871), mais Ada Lovelace (1815-1852) n’a jamais été mentionnée, alors même qu’elle est considérée comme la première programmeuse de l’histoire. Cela en dit long sur la crédibilité qu’on accorde aux esprits féminins. Souvenons-nous que la mathématicienne Sophie Germain (1776-1831) devait se déguiser en homme pour accéder aux laboratoires !

Aujourd’hui encore, le ratio de femmes qui choisissent l’informatique à l’université oscille entre 15 % et 20 %. Comment lutter contre la puissance des biais ?

Même si pour l’instant, l’option numérique et sciences informatiques est plébiscitée à 90 % par des garçons, l’introduction de l’informatique dans le secondaire est une excellente initiative : la matière était d’autant plus victime des stéréotypes qu’on ne la connaissait pas. Il faut aussi développer le mentorat. Dans le milieu du numérique où les compétences féminines sont très souvent mises en doute, même la confiance la plus solide finit par être ébranlée. Il est très important d’être encouragée pour se frayer son chemin dans ces milieux parfois hostiles.

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Les universités américaines se penchent régulièrement sur le problème. En 1995, Carnegie Mellon University a augmenté la proportion de femmes de 7 % à 42 % en prenant des mesures de sensibilisation pour changer l’image de l’informatique, en faisant des campagnes agressives de recrutement et en examinant les éléments qui rebutent les femmes à s’engager dans cette voie. L’université de Berkeley qui aborde l’informatique plus par son impact sur la société que par les concepts de base a fait remonter le ratio à près de 50 % d’étudiantes en 2014 !

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