« Dans le ventre du Congo » : quand Blaise Ndala convoque les fantômes du passé colonial belge

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Critique. Bruxelles, 1958. L’Exposition universelle, « plus grand événement planétaire depuis la seconde guerre mondiale », est censée donner du lustre à la Belgique parmi les nations occidentales. Mais le baron Martens de Neuberg et son adjoint chargé de la manifestation, Robert Dumont, ont du fil à retordre.

En dehors de la fameuse sculpture de l’Atomium édifiée pour l’occasion, la deuxième grande attraction prévue est la reconstitution d’un « village congolais » peuplé de « vrais indigènes ». Un spectacle comparable avait bien attiré des milliers de spectateurs lors d’une exposition précédente, en 1897, mais l’époque a changé. Les figurants qui font office de « sauvages » sont divisés. Derrière un certain Patrice Lumumba, des voix africaines réclament désormais l’indépendance du Congo belge, rejoignant ainsi ceux qui, en Europe, dénoncent l’idéologie raciale cachée derrière « l’œuvre coloniale » belge.

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Ainsi commence Dans le ventre du Congo, troisième roman de l’auteur congolais Blaise Ndala. Un ouvrage qui explore avec panache la complexité des relations, coloniales et post-coloniales, entre la République démocratique du Congo (RDC) et la Belgique. Le romancier vient d’ailleurs de rafler les prestigieux prix Ivoire, à Abidjan, mercredi 20 octobre, et Ahmadou-Kourouma, au Salon du livre de Genève, vendredi.

La richesse culturelle du peuple bakuba

Après la mise en situation, une deuxième histoire nous emmène en 2004 auprès de Tshala, étudiante congolaise en Belgique. Son grand-père l’a chargée de retrouver la trace de Nyota, sa fille disparue à Bruxelles bien des années auparavant. Tshala va découvrir que sa tante faisait justement partie des figurants frondeurs du village congolais d’Expo 58. Chantant en latin des cantilènes apprises à l’école de la mission belge, elle « cassait les codes qui seyaient à la Négresse venue des tréfonds de la forêt équatoriale ».

Un troisième fil narratif est tissé par Nyota elle-même. Dans un long soliloque adressé à sa nièce, elle remonte aux origines de la dynastie dont elle est issue, raconte la bravoure de son père, le roi Kena Kwete III, et la richesse culturelle du peuple bakuba dans le Congo précolonial.

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Enfin, le livre rejoint l’actualité avec le personnage de Passy Yakembo, footballeur star de l’équipe de Belgique, auquel des supporteurs excités crient des insultes racistes lors d’un match. La force de cet instant, comme un écho aux railleries subies par les faux sauvages d’Expo 58, symbolise l’importance d’une histoire dont la Belgique comme le Congo doivent refaire l’inventaire.

Car là est sans doute le vrai dessein du livre, ainsi que l’exprime l’un de ses personnages : « délivrer la parole qui défait les nœuds, brise les chaînes et éclaire la route du marcheur ». Pari réussi grâce au talent de l’auteur, capable en quelques phrases de faire passer le lecteur des années les plus sombres de l’histoire coloniale à la langueur de la rumba congolaise, de la douleur mortelle d’un coup de poing dans le ventre à la passion d’une relation amoureuse.

« Etait-il de si belle apparence ou est-ce qu’il m’avait jeté un sortilège pour que de lui je gardasse une image aussi étourdissante ? », se demande, avec un savoureux subjonctif imparfait, la princesse Nyota, que l’amour rend aveugle à la couleur de peau de son amant blanc.

Le pays idéal de la rencontre et du métissage

Né au Zaïre en 1972 et installé au Canada après avoir étudié le droit en Belgique, Blaise Ndala sait se faire tour à tour conteur, enquêteur, anthropologue, historien. On ressent son plaisir à jouer avec les langues – le français, le lingala – pour en enrichir son texte, tout en le nimbant à chaque page d’un humour salvateur. On suit avec bonheur dans leurs péripéties les nombreux personnages de sa grande geste romanesque. « Embarquez avec moi », semble-t-il dire, s’adressant tout autant aux voyageurs d’aujourd’hui – étudiants comme migrants – qu’aux lecteurs en route, grâce à lui, vers le pays idéal de la rencontre et du métissage.

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Ainsi Tshala l’exprime-t-elle au cours du récit – et à travers elle Blaise Ndala : « Les humains doivent pouvoir aller où ils veulent, quand ils veulent, parce que c’est tout ce qu’ils ont fait depuis que l’Australopithèque, l’homme de Cro-Magnon ou que sais-je a quitté sa grotte en Afrique. C’est aussi simple que ça, il me semble, non ? »

Dans le ventre du Congo, de Blaise Ndala, éd. Mémoire d’encrier, Montréal/Le Seuil, Paris/Vallesse, Abidjan.