Dans les bidonvilles de Mayotte, les bulldozers chargent, le relogement piétine

Des enfants dans les ruines du quartier Jamaïque, après la destruction de leur bidonville par les autorités, à Koungou (Mayotte), le 8 mars 2021.

« De toute façon, on n’a pas d’autre choix. » Dimanche 26 septembre au soir, alors que les bulldozers envoyés par la préfecture pour raser le bidonville de Carobolé (Koungou, dans le nord-est de l’île) sont attendus dès l’aube, les habitants plient bagage. Le lendemain, au petit matin, les conducteurs d’engins ne trouveront plus grand-chose à détruire : la plupart des cases en tôle ont été démontées par leurs occupants. Les matériaux sont précieux et seront vite réemployés. « On va reconstruire ailleurs », indique Raïssata, 20 ans, dont quinze passés dans ce quartier où s’érigeaient 350 logements. « Ailleurs », c’est dans la forêt pour certains, la mangrove pour d’autres ou dans des bidonvilles en densification.

La préfecture, commanditaire de l’opération de destruction en application de la loi ELAN, est pourtant tenue, par ladite loi, de proposer des solutions de relogement ou, a minima, d’hébergement d’urgence adaptées à chacun des occupants. Problème : ces solutions manquent cruellement sur le territoire. Au premier jour du « décasage », selon le terme dorénavant usité par les officiels, la préfecture communiquait ainsi sur 282 propositions d’hébergement d’urgence quand l’arrêté préfectoral pris en amont mentionnait 706 demandes. Parmi lesquelles, celle de la famille de Raïssata. « Nous avons demandé à être relogés quand les services sont passés dans le quartier, mais on ne nous a jamais rappelés », illustre l’aînée d’une famille de neuf enfants. Ses voisins, eux, ont bien reçu le coup de fil tant attendu. « Mais ils ont dû refuser, on leur a proposé un logement très loin et pour seulement vingt et un jours. A part faire louper l’école aux petits, ça sert à rien, autant reconstruire un banga [« une cabane », en shimaoré] directement », peste la jeune femme.

Une « politique violente et contreproductive »

Face à ce constat, renouvelé à chaque opération de destruction de quartier informel, le préfet Thierry Suquet, débarqué sur l’île en juillet, concède « des limites ». Mais il compte cependant bien marcher sur les pas de son prédécesseur, Jean-François Colombet, dont le passage dans le 101département a été marqué par la volonté de « casser du banga » comme il n’a pas hésité à le présenter. Des limites donc, que d’aucuns perçoivent plutôt comme « une aberration ».

Lire le reportage : Dans les bidonvilles de Mayotte, le chaos après les bulldozers

« La France est à ma connaissance le seul Etat au monde à procéder à de telles politiques. La Banque mondiale ou encore l’ONU-Habitat ont élaboré des doctrines, des textes, excluant systématiquement l’idée d’expulser des personnes de leur logement sans leur proposer de solution pérenne », dénonce Cyrille Hanappe, architecte, enseignant-chercheur à l’ENSA Paris-Belleville et spécialiste des quartiers informels. Une stratégie appliquée de l’Amérique latine à la grande campagne marocaine d’éradication des bidonvilles de Mohamed V en 2005.

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