Dans « Rue Saint-Mars », Michel Crépu traque l’irrésolu du lien à la mère

Michel Crépu, au Salon du livre de Paris, en 2012.

« Rue Saint-Mars », de Michel Crépu, Gallimard, 88 p., 10 €, numérique 7,50 €.

Les « livres de la mère » sont presque un genre littéraire en soi, hommage ou tombeau de celle dont on a été le plus proche, peut-être, mais qui, souvent, demeure un mystère : on y rêve, comme à un argument de roman, à cette vie qui nous a précédé et dont on procède. Ecrire, dès lors, signifie non seulement se confronter aux sentiments – l’amour, le deuil, la colère, parfois –, mais aussi se mesurer à une tradition littéraire riche d’exemples nombreux, volontiers illustres.

Surmoi proustien

Michel Crépu, directeur de La Nouvelle Revue française et grand lecteur, en a l’évidente conscience dans Rue Saint-Mars, ce bref et beau récit où le souci du vrai semble le meilleur moyen de rester soi, dans la singularité de son style, le propre de son enfance. Le vrai ? Cela consiste en une sorte de filature, traque d’un personnage et couture d’une histoire : qui est-elle, « douce et dure », cette mère qui s’en est allée vers le silex de sa fin, que l’auteur décrit avec une justesse froide, parfaite, comme un territoire de pierre où la communication n’est plus possible, où le fils reste à la frontière d’un monde déjà franchi, avant même la mort ?

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Cette mère était « première main qualifiée » chez le créateur Lucien Lelong et parisienne du quartier de Chaillot, avant que son mariage ne la mène aux confins de la Beauce, à Etampes, où Michel Crépu a passé l’essentiel de son enfance…

Il y a ainsi, explicitement, comme un surmoi proustien dans la libre évocation du double côté d’une famille : on voyage à travers les souvenirs du temps retrouvé en évitant toute effusion, avec un sens de la coupe qui s’affiche, tel un fier héritage, jusque dans la syntaxe. Cette mère qui fut belle et piètre cuisinière, maladroite dans les tâches domestiques et peu à l’aise quand survint dans sa vie le téléphone, Michel Crépu en fait le portrait si exact qu’il accède à quelque chose d’universel, en tout cas de partagé : ce sens de la question, l’irrésolu d’un lien dont la vie finit par obscurcir l’issue, les mots étant devenus de plus en plus rares, la raison inaccessible.

« Petit astronef »

Aucune complaisance ne vient ainsi alourdir l’évocation presque cruelle des dernières années de la mère malade, pas plus qu’elle n’embue le miroir où l’écrivain, fatalement, s’aperçoit, avec une sorte d’ironie salutaire et la sincérité de celui qui a beaucoup lu : « Le coup de clavecin le plus étourdissant qui jaillisse de la plume de Voltaire semble un plat de nouilles comparé aux drones qui fusent de l’encrier pascalien. Ma mère n’entendait rien à ce sabir de cuistre où je suis passé maître. Mais il m’importe de remettre ici la littérature au centre. Ma mère eût sûrement goûté à Pascal ou à Voltaire si quelqu’un s’était présenté pour rattraper les années d’école perdues à cause de la guerre. Cela ne s’est pas fait non plus, il a fallu faire sans. Ma mère comptait sur moi pour le rattrapage. »

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