Dans « The French Dispatch », Wes Anderson s’amuse avec la légende dorée du journalisme

« The French Dispatch » se déroule dans un fantasme de ville française, Ennui-sur-Blasé (à laquelle Angoulême prête ses murs).

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

La langue anglaise a ceci de particulier que le terme « story », polysémique, y sert à désigner tout aussi bien une histoire imaginée que, par exemple, un article de presse. La distinction traditionnellement faite en français entre la fiction et le factuel importe moins en anglais que le geste de raconter, qui, dans un cas comme dans l’autre, implique d’assumer une part de subjectivité, un effort de style. Le dernier long-métrage de Wes Anderson, réalisateur américain d’origine texane installé à Paris, se situe précisément dans cette zone de brouillage sémantique entre les deux langues. Rendant hommage à une certaine idée de la presse écrite américaine – telle qu’a pu l’incarner un « news magazine » comme The New Yorker – et aux plumes célèbres qui lui ont été affiliées – Rosamond Bernier, S. N. Behrman, Mavis Gallant ou James Baldwin –, il tresse plus largement une ode à l’art du récit, comme classification maniaque des faits, et à l’écriture, comme réinvention du monde.

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Pour cela, l’auteur de La Vie aquatique (2004) et de The Grand Budapest Hotel (2014) imagine un drôle de territoire intermédiaire : un fantasme de ville française, Ennui-sur-Blasé (à laquelle Angoulême prête ses murs), qui serait en même temps le terrain de chasse de journalistes américains, tout cela parce qu’un patron de presse originaire du Kansas, Arthur Howitzer Jr. (Bill Murray), y a établi ses pénates avec la rédaction de The French Dispatch, prestigieux supplément week-end du Kansas Evening Sun. Sa mort survenue, la crème de la rédaction se réunit pour composer non seulement sa nécrologie, mais un dernier numéro fidèle à sa mémoire, avec quatre grands reportages qui donnent au film sa structure à sketchs.

Champ d’inventivité inouï

Le premier d’entre eux, Le Carnet de voyage, est un tour fantasque de la ville à vélo par le plumitif Sazerac (Owen Wilson), qui en cartographie les grandes lignes avec une nette préférence pour faubourgs et bas-fonds. Le Chef-d’œuvre de béton, raconté par la conférencière J. K. L. Berensen (Tilda Swinton), revient sur la création d’une fresque monumentale par un peintre psychopathe interné (Benicio Del Toro), dont la muse n’est autre que sa propre geôlière (Léa Seydoux). Refonte d’un manifeste rejoue les journées de Mai 68 comme une délicieuse romance adolescente, entre l’étudiant Zeffirelli (Thimothée Chalamet) et la passionaria Juliette (Lyna Khoudri), sur fond de conflit potache entre générations. Enfin, pièce de résistance, La Salle à manger privée du commissaire consiste en un polar débridé relatant comment un brillant chef cuisinier, Nescaffier (Stephen Park), a sauvé le fils d’un officier de police (Mathieu Amalric) des griffes d’une horde mafieuse.

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