De l’après-guerre à Robert Badinter, l’abolition de la peine de mort dans « Le Monde »

L’ancien avocat et ministre de la justice Robert Badinter, auteur en 1977 d’un puissant réquisitoire contre la peine de mort.

Chroniqueur judiciaire au Monde depuis 1950, figure respectée de la rédaction, Jean-Marc Théolleyre débute, il y a quarante ans, par une citation d’Anatole France son article du 18 septembre 1981, jour du vote par l’Assemblée nationale de l’abolition de la peine de mort : « Lentement, mais toujours, l’humanité réalise le rêve des sages. » Entré dans la rédaction après la Libération et son retour du camp de Buchenwald, le journaliste pouvait témoigner de l’intérieur combien ce combat contre la peine capitale fut un lent mais inéluctable cheminement, y compris dans les pages du quotidien.

Le premier article traitant de l’abolition en France de la peine de mort date du 19 juillet 1947. Il vient après une proposition déposée sur le bureau de l’Assemblée nationale par Paul Boulet, député de l’Hérault, et l’abbé Gau, député de l’Aude, tous les deux MRP (Mouvement républicain populaire). Jean-Paul Maruege, le rubricard justice, fait une longue analyse de l’utilité du bourreau où il convoque Saint Thomas d’Aquin et jusqu’au présidium de l’URSS. Sa conclusion est sans appel : « Non, décidément, les temps ne sont pas accomplis… »

Guillotine ou chaise électrique ?

Le Monde va alors accompagner, ou plutôt précéder, le lent mûrissement des esprits. Après la Libération, à l’heure de juger les horreurs de la guerre, ses colonnes relayent sobrement, laconiquement même, les exécutions de collabos, comme celle de Robert Brasillach, le 6 février 1945.

« Il m’est difficile de partager l’optimisme de ceux qui voient aujourd’hui dans la disparition progressive de la peine de mort le signe d’une évolution, d’un progrès. » Romain Gary, écrivain

Puis il suit le vain débat sur la possibilité de remplacer la guillotine par la chaise électrique, jugée moins inhumaine. Le différend est résumé ironiquement le 30 août 1945 par ce titre : « Assis ou couché ? ». Le journal décrit également les abolitions dans les autres pays européens, soulignant que la criminalité n’en augmente pas pour autant. Il ne restera bientôt plus que la France et l’Espagne franquiste pour s’obstiner. Sont également rapportées les initiatives isolées de députés de tous bords (Jules Moch, Pascal Arrighi, René Lecocq, Eugène Claudius-Petit…) pour lancer, en vain, un débat parlementaire, à chaque nouvelle tête tombée dans le panier.

Dans les années 1950, Le Monde ouvre surtout, à de multiples reprises et longuement, ses colonnes à Maurice Garçon, avocat et académicien. Il est de ceux qui, selon l’expression d’Albert Camus, veulent mettre « la mort hors la loi ». « L’opinion est animée seulement par un sentiment de vengeance et de satisfaction immédiate plutôt qu’elle ne réfléchit calmement sur la légitimité de la peine de mort considérée à un point de vue plus haut de morale, de justice ou même plus simplement d’utilité réelle », écrit ainsi Me Garçon en février 1958. Dans les années 1960, Le Monde rend compte de chaque nouvelle prise de position contre la « Veuve » (un surnom donné à la guillotine), qu’elle provienne d’autorités religieuses ou du Parti communiste.

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