De Perse en Arabie, les explorations créatives de Cartier

Collier draperie (or, platine, diamants, améthystes, turquoises), Cartier. Commande du duc de Windsor pour la duchesse de Windsor (1947).

Le diadème, structure en platine au sommet de laquelle éclatent de beaux diamants, se compose de cristal de roche gravé d’enroulements sophistiqués. Mais ceux-ci ne sont pas tombés du ciel et la maison Cartier, qui a créé l’objet en 1912, n’a pas été frappée par la foudre divine de la création : ces arabesques sont en vérité reprises trait pour trait de la Grammaire de l’ornement, d’Owen Jones, un manuel de 1856 qui compile des motifs venus de Perse, de Chine ou d’Arabie. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres des savoureuses correspondances que le Musée des arts décoratifs (MAD) met en scène, à compter du 21 octobre, dans l’exposition « Cartier et les arts de l’islam ».

« Décoration arabe », études de motifs décoratifs (détail), d’après la « Grammaire de l’ornement » d’Owen Jones, Cartier, vers 1910.

Le projet remonte à quelques années. « Montrer la façon dont Cartier s’est nourri d’ailleurs géographiques et culturels a déjà fait l’objet d’une trentaine d’accrochages, rappelle Pierre Rainero, directeur du style, de l’image et du patrimoine du joaillier. L’influence de la Chine et du Japon avaient été étudiée, celle de l’Inde ou de la Perse en partie, mais les connexions avec les arts de l’islam au sens large, jamais. Or, les archives, les documents suggèrent si puissamment ces liens. »

Ainsi, voilà Pierre Rainero en 2016, chuchotant son idée à des conservateurs. La marque, vaisseau amiral du groupe de luxe Richemont, ouvrira grand ses fonds pour permettre un véritable travail scientifique, promet-il. Plusieurs musées sont approchés. Mais c’est une coproduction entre le MAD et deux autres établissements qui détiennent des départements consacrés aux arts de l’islam, le Louvre à Paris et le Museum of Art de Dallas, qui remporte la mise.

Façon mini-enquête policière

Tout œil novice peut croire percevoir dans les bijoux Cartier du XXe siècle des réminiscences d’arts de l’islam, tant les pièces se chargent d’arabesques, de rinceaux, d’ocelles, de fleurons, de merlons… « La combinaison entre bleus et verts, turquoise d’Iran et lapis-lazuli d’Afghanistan, interroge aussi : c’était un assemblage détonnant début XXe, inédit dans le goût Art nouveau des concurrents à l’époque », souligne la commissaire Evelyne Possémé, conservatrice en chef du département bijoux au MAD. Mais des indices ne suffisent guère. « Il fallait faire une vérification irréprochable, traquer les origines esthétiques de ces pièces. »

Projet de poudrier, Cartier. Vers 1920.

C’est là que s’est ouverte, pour les quatre commissaires, une méthodique tâche de recherche, façon mini-enquête policière. Trois ans de traque sur deux continents. Sans garde à vue mais avec des loupes pour apprécier au mieux les documents et des gants pour manipuler les bijoux, dont les plus anciens exposés remontent à 1904.

En France, ont été épluchés les archives et la bibliothèque de la maison, des éléments de la collection d’art islamique de Louis Cartier, ainsi que le fonds Charles-Jacqueau (directeur de la création de 1911 à 1935) conservé au Petit Palais. Les équipes ont ainsi pu établir des résonances frappantes entre bijoux et pièces d’art, venant d’une époque où l’on ne parlait pas encore d’appropriation culturelle – soit le fait de reprocher à des créateurs de mode et d’objets occidentaux d’emprunter sans vergogne ni crédit à des cultures étrangères pour en tirer profit. L’exposition souligne au contraire le fil des inspirations de Louis Cartier, Jacques Cartier ou Jeanne Toussaint. « Retrouver la source d’une pièce constitue une satisfaction rare », comme une résolution d’intrigue, avoue la commissaire Judith Henon-Raynaud, conservatrice en chef du patrimoine au Louvre.

Diadème (platine, cristal de roche et diamants), Cartier. Commande de 1912.

Un projet de poudrier en or et saphirs aux alentours de 1920 emprunte explicitement à une mosaïque de céramique d’Iran qui remonte au XVe siècle. Le motif d’un nécessaire de 1924, en nacre et turquoise, bordé de perles et de diamants ? Il s’agit en fait d’une reprise exacte de la forme d’un coffret iranien du XIXe en marqueterie de bois et métal. Il en va de même pour les merlons des broches ou, plus tard, les fleurs des pendentifs ou des parures.

Jade et pierres précieuses

Car, au fil du temps, l’inspiration mute. « On sait que Louis Cartier possédait une bibliothèque d’ouvrages divers, entamée par son grand-père, et qu’il avait accès à de nombreuses expositions et aux salles Islam du Louvre, retrace Judith Henon-Raynaud. De plus, il vivait dans le Paris de l’avant-guerre, qui était à l’époque la plaque tournante de l’art islamique. »

Les merveilles de sa collection que l’accrochage rassemble en partie pour la première fois depuis leur dispersion – manuscrits rares venus de Harvard, plumiers, un couvercle en ivoire en provenance du Metropolitan Museum, un aspersoir moghol en jade incrusté de pierres précieuses… – sont laissées « à disposition des dessinateurs de Cartier pour les inspirer. Des dessins de frottage prouvent qu’ils ont parfois décalqué des motifs à même l’objet ».

Nécessaire, Cartier (1924).

La suite, notamment sous la direction artistique de Jeanne Toussaint de 1933 à 1970, fait de l’Inde un cœur névralgique de fascination. « Jacques Cartier noue dès les années 1910 des relations suivies avec les maharajas, l’Inde étant clé car pourvoyeur de perles fines qui représenteront jusqu’à 60 % du chiffre d’affaires de la maison entre les deux guerres », raconte Evelyne Possémé. Ces liens étroits contribueront « à des bijoux travaillés davantage en volumes et à la naissance des fameux Tutti Frutti ». Ces derniers, devenus une signature Cartier, tiendront une entière vitrine de l’expo au MAD.

Objets de collection (en avril 2020, un bracelet s’est encore arraché pour 1,23 million d’euros chez Sotheby’s), ils se caractérisent par la gravure de leurs émeraudes, rubis et saphirs. « Une tradition reprise de l’époque moghole, où les émeraudes se voyaient sculptées en fleur ou feuille », précise Evelyne Possémé. Enième trace d’histoire absorbée par un joaillier parisien qui a toujours regardé ailleurs pour nourrir ses vitrines mondialisées.

Cartier et les arts de l’islam. Aux sources de la modernité, au MAD, 107, rue de Rivoli, Paris 1er. Du 21 octobre au 20 février 2022.

Lire aussi Dessine-moi un bijou