De Samuel Paty au « wokisme », le saut périlleux de Jean-Michel Blanquer

Analyse. Le moment appelait au recueillement. Samedi 16 octobre, le ministère de l’éducation nationale commémorait la mort de Samuel Paty. En présence du premier ministre Jean Castex et devant un parterre d’enseignants, d’officiels et d’anciens ministres de l’éducation, Jean-Michel Blanquer a rendu hommage à cet enseignant d’histoire de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) assassiné par un terroriste islamiste un an plus tôt, après un cours sur la liberté d’expression. Trois jours auparavant, le ministre lançait son « laboratoire de la République », dans le but affiché de remporter une bataille des idées contre le « wokisme » qui « menace » la jeunesse française. Parmi les invités, des intellectuels comme Elisabeth Badinter – dont Jean-Michel Blanquer apprécie le féminisme « républicain » –, mais aussi plusieurs députés LRM qui partagent sa vision de la laïcité.

La concomitance entre le lancement de ce cercle de réflexion et l’hommage à Samuel Paty tient-elle du hasard ? Jean-Michel Blanquer et son entourage l’assurent. Elle appelle cependant à la réflexion. Existe-t-il des liens entre le « wokisme » supposé d’une partie des responsables politiques et des intellectuels et l’assassinat de cet enseignant, qui justifieraient de lancer l’offensive au moment de l’anniversaire de sa mort ?

Logique du « ressentiment »

Le néologisme wokisme englobe les nouvelles formes de luttes contre les discriminations qu’entendent être la pensée décoloniale, l’« antiracisme politique » et le renouveau du féminisme. Pour les Américains de gauche, « woke » signifie « éveillé », c’est-à-dire conscient de l’ampleur des discriminations sur la base de la couleur de peau, de la religion, du genre ou de l’identité sexuelle.

Le ministre de l’éducation l’affirmait dans Le Monde le jour du lancement de son think tank : il considère que ces courants − nés dans un monde anglo-saxon multiculturel différent de notre « creuset français » – diffusent un point de vue « fragmentaliste » et victimaire de la société. A terme, selon lui, ce type de raisonnement « essentialise » les êtres humains et les enferme dans une logique du « ressentiment », à rebours d’une vision universaliste du corps social – celle de la Déclaration des droits de l’homme selon laquelle nous naissons et demeurons « libres et égaux en droits ».

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En arrière-plan flottent les pires excès d’une cancel culture qui va jusqu’à pousser des écoles de l’Ontario (Canada) à brûler des exemplaires d’Astérix et les Indiens – ou à faire annuler une représentation des Suppliantes, d’Eschyle à la Sorbonne, elle aussi jugée raciste au prétexte de l’utilisation de maquillage sombre par des acteurs blancs. Cette cancel culture ne s’embarrasse pas de nuances, mais semble autoriser, en retour, la diabolisation de militants et intellectuels qui cherchent à faire disparaître les discriminations envers les minorités.

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