Delphine Peiretti-Courtis : « Les préjugés raciaux perdurent, car la science a tenté de les prouver pendant près de deux siècles »

Historienne et enseignante à l’université d’Aix-Marseille, Delphine Peiretti-Courtis s’engage, avec Corps noirs et médecins blancs (La Découverte, 354 pages, 22 euros), dans une archéologie minutieuse et extrêmement documentée des préjugés raciaux. Elle montre comment, du XVIIIe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle, les scientifiques ont divisé l’humanité en races, les ont hiérarchisées, et ont essentialisé les populations noires. Une enquête qui permet de comprendre les ressorts de nombre de discriminations et de préjugés raciaux contemporains.

Comment les médecins ont-ils participé à la fabrication des races ?

Cette construction est progressive. La classification de l’humanité en races se développe au milieu du XVIIIe siècle, au moment de l’esclavage et du développement de la taxinomie du monde vivant, sous la plume des naturalistes. Les médecins, anatomistes et chirurgiens approfondissent cette étude de la diversité humaine, perçue comme raciale, au tournant du XIXe siècle, suivis par les anthropologues, souvent médecins de formation, et les médecins de la marine puis des colonies, sur le terrain, au milieu du siècle.

Les recherches sur les races humaines se développent et nourrissent les débats scientifiques sur le monogénisme et le polygénisme, l’existence d’une ou de plusieurs espèces humaines. Ces études sur l’altérité permettent également d’affiner la connaissance des corps blancs, elles contribuent à circonscrire et à définir la « norme » blanche. Des méthodes, outils d’analyse et instruments d’étude des races sont alors créés ; les corps sont observés, étudiés, mesurés, disséqués, afin de percer le mystère de la différence humaine. S’élaborent, dans cette volonté classificatoire, des hiérarchies entre les populations humaines, thèses scientifiques qui vont ensuite servir le projet colonial.

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Comment cette médecine sert-elle les intérêts coloniaux ?

Il y a une véritable imbrication entre le politique et le scientifique au XIXsiècle, période où la toute-puissance de la science atteint son paroxysme. De nombreux scientifiques entretiennent des relations étroites avec la sphère politique. Et la médecine devient idéologique en s’inscrivant dans l’idée d’une « mission civilisatrice » de la colonisation. Les médecins croient en l’idée selon laquelle il faut apporter les Lumières, l’éducation et la santé à des peuples qu’ils considèrent comme inférieurs. Et, qu’en retour, ces peuples vont pouvoir aider la France. Dans les années 1920, ils prennent en charge la « maternité africaine » pour « faire du Noir », selon la célèbre formule du ministre des colonies Albert Sarraut, reprise par des médecins et administrateurs coloniaux. Il y a un besoin de cette main-d’œuvre africaine sur place, mais aussi d’hommes qui puissent intégrer les troupes coloniales pour servir la France dans les guerres européennes.

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