Denis Michelis, gourou inoffensif

L’écrivain Denis Michelis, à Brive-la-Gaillarde (Corrèze), en 2016.

« Encore une journée divine », de Denis Michelis, Notabilia, 194 p., 16 €, numérique 13 €.

De son propre aveu, Denis Michelis écrit des livres « biscornus ». Des histoires inquiétantes, assez violentes, à la mécanique tragique. Des « petits romans familiaux horrifiques » qu’il nappe d’humour et d’ironie pour éviter d’en faire des « tire-larmes ». Mais qui cherchent bel et bien, de manière assez perverse, à prendre le lecteur dans leurs filets et à le manipuler allègrement. Après La Chance que tu as (Stock, 2014), Le Bon Fils (Notabilia, 2016) et Etat d’ivresse (Notabilia, 2019), son nouveau roman, Encore une journée divine, ne déroge pas à la règle. Il y met en scène un psychanalyste interné dans un hôpital psychiatrique. Ayant décidé de « renoncer à l’écoute bienveillante », qu’il considère comme une perte de temps, il incite ses patients à adopter des solutions plus radicales pour régler leurs problèmes. Prétendant avoir écrit un best-seller, Changer le monde, il en assène les leçons au médecin et à l’infirmière qui le soignent – et au lecteur qu’il agresse et piège par la même occasion.

Il connaît presque par cœur les « Contes » de Grimm

A tel point qu’on s’attend, en retrouvant l’écrivain dans un café parisien, à rencontrer un être torturé et ombrageux. Il se montre en fait plutôt solaire et sympathique, vif et passionné. Ce qui n’exclut nullement, bien sûr, que la distance ironique dont il fait preuve lorsqu’il parle de lui puisse masquer un tempérament tourmenté. Mais il n’en dira rien, préférant attribuer son goût pour les ténèbres de l’âme aux contes germaniques dont son enfance a été bercée. Né en Allemagne en 1980, d’une mère allemande et d’un père français, tous deux enseignants, il connaît presque par cœur les Contes de Grimm. Fictions qui, on ne l’ignore pas, confrontent les enfants aux situations les plus traumatisantes qui soient et leur permettent ainsi de surmonter leurs angoisses dans la vie. Quand on lui fait remarquer qu’il ne ressemble pas trop à ses livres, il ne semble pas surpris. C’est même, selon lui, parce qu’il écrit « des trucs pervers » qu’il va plutôt bien. « Il vaut mieux être noir et désespéré dans la fiction que dans la vie », résume-t-il, pas tout à fait satisfait cependant de sa formulation, qu’il aimerait faire claquer davantage pour la rendre plus séduisante et plus efficace.

Un peu sur le modèle des sentences – aussi scandaleuses soient-elles – qui, dans Encore une journée divine, parsèment le monologue du patient, jamais avare d’un bon mot. Cherchant à établir par l’humour une connivence avec ses interlocuteurs, il les charme pour qu’ils renoncent à leur esprit critique, et les perd dans un dédale d’affirmations contradictoires, qui banalisent ainsi la violence de ses propos. La rhétorique du psychanalyste dévoyé a tout de celle d’un gourou, dont la figure fascine et effraie Denis Michelis. « A l’origine de ce roman, raconte-t-il, il y a mon intérêt pour les sectes : je me suis énormément renseigné pour essayer de comprendre comment le chef réussit à convaincre ses adeptes. Le gourou est quelqu’un qui apporte une réponse simple à des problèmes complexes. » Il poursuit : « Un peu comme les leaders populistes, façon Trump ou Bolsonaro, et comme les médecins transformés en gourous médiatiques dont on a vu l’audience et l’impact sur les réseaux sociaux depuis le début de la pandémie. »

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