Denise et Mariam Lambert, les alchimistes du bleu pastel

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Publié aujourd’hui à 17h34

Dans le liquide verdâtre de la cuve en plastique, Mariam a plongé et immergé la cotonnade à l’aide du manche à balai, en veillant à en chasser toutes les bulles d’air, et seulement deux minutes plus tard, elle l’en a retirée. L’étoffe est ressortie teintée en jaune clair acide puis, très vite, a viré au vert pâle puis au vert foncé, pour finalement adopter une coloration bleue.

La jeune femme a essoré et suspendu la pièce de tissu aux barres horizontales installées le long du mur au-dessus d’une rangée de bassines. Puis elle a continué sa démonstration de teinture au pastel avec différents textiles. Dans le modeste et rudimentaire atelier, le « déverdissage », magie de l’oxydation du pigment dans les fibres naturelles, opère à chaque fois.

Ancienne tannerie

Mariam et sa mère Denise se sont établies ici, à Roumens, petit village du Lauragais au cœur du triangle bleu formé par Albi, Toulouse et Carcassonne. Ce pays de cocagne connut une grande prospérité grâce au commerce du pastel, à son apogée au XVIsiècle, jusqu’à ce que, sa qualité baissant, il soit supplanté par l’indigo, puis les colorants synthétiques. Mais l’histoire d’amour de la famille Lambert pour l’Isatis tinctoria a débuté au milieu des années 1990.

Denise est américaine, Henri est belge, ensemble ils ont monté une galerie d’art contemporain dans le village de Redu, près de 400 habitants dans les Ardennes. Puis ils mettent le cap au sud avec leurs deux enfants en direction de la plus clémente Gascogne, et s’installent à Lectoure, ville du Gers labellisée d’art et d’histoire, dans une ancienne tannerie du XVsiècle. En retapant la vieille demeure, la découverte de quatre volets peints en bleu va aiguiser leur curiosité.

De gauche à droite, le pigment de pastel à l’état brut. Pour la préparation de la cuve mère, Denise rajoute au pastel un peu de poudre de pigment naturel d’indigo, qui donne une couleur plus foncée. Le contenu est ensuite versé dans un bécher posé sur un agitateur magnétique chauffant.

« Nous avons compris plus tard que ce bleu “charron” dont les agriculteurs se servaient à l’époque pour peindre les cornes des vaches et des bœufs, les charrues et les charrettes, provenait des fonds de cuves de teinture, qui sentaient très mauvais, comme les cuves des tanneurs, mais attiraient beaucoup moins les insectes », explique Denise. « Les gens ont associé ces propriétés répulsives à la couleur, mais en réalité c’était à cause de l’acide urique qui était autrefois inhérent à la préparation. »

« Recettes » tenues secrètes

Dès lors, le duo n’a de cesse de creuser l’histoire passionnante du pastel des teinturiers d’Occitanie. En partenariat avec des agriculteurs et la Coopérative de la plaine de l’Ariège, ils vont cultiver la plante tinctoriale à petites fleurs jaunes, recherchant dans des ouvrages anciens les « recettes » d’extraction du pigment, qui le plus souvent étaient jalousement tenues secrètes et transmises oralement.

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