« Dénoncer la colonisation, ce n’est pas anti-Français »

Nadia Henni-Moulaï, autrice de « Un rêve, deux rives » (Slatkine & Cie, 256 pages, 18 euros).

Dix ans après 1954-1962. La guerre d’Algérie – Portraits croisés (Les points sur les i), la journaliste approfondit son propos avec Un rêve, deux rives (Slatkine & Cie, 256 pages, 18 euros), où elle entremêle au parcours singulier et romanesque de son père, un homme épris de liberté, le sien, celui d’une fillette née dans une cité du Val-d’Oise. Colonisation, immigration, communautarisme, quête d’identité… sont autant de thèmes que charrie ce voyage dans le temps et la mémoire.

Le Hirak, en Algérie, qui a permis, écrivez-vous, « de couper le cordon souillé de la révolution », a-t-il été le principal déclencheur de ce récit ?

Je porte en moi ce livre depuis longtemps, cependant il y a eu plusieurs strates et, parmi elles, bien sûr, ce soulèvement du peuple algérien qui m’a bouleversée. Durant cette période, en me rendant place de la République, à Paris, je me suis souvent interrogée sur ma présence à ces manifestations de soutien, sur ma légitimité à être là, à brandir le drapeau algérien. Je voyais bien d’ailleurs que les « enfants d’immigrés », comme on nous désigne, nous n’étions pas très nombreux. Cela m’a incitée à me plonger dans mon histoire familiale, afin de mieux comprendre ce que mon père nous avait transmis et qui vibrait alors si fort en moi.

Quel a été votre sentiment en découvrant que, lors de la guerre d’Algérie, votre père avait appartenu aux « groupes de choc » du FLN, dont la tache était de brutaliser, voire d’exécuter les réfractaires et opposants au mouvement ?

Il s’est sali les mains, c’est indéniable, même si aucun document officiel ne vient confirmer qu’il était « choquiste ». En 1960, il a été arrêté et condamné pour atteinte à la sûreté de l’Etat, mais je n’ai eu pas accès à son jugement… Il reste une question : dans quelles conditions est-il entré dans ces groupes de choc ? A-t-il été enrôlé parce qu’il avait la réputation d’être un bagarreur ? Ou bien a-t-il été contraint par le FLN ?

« Découvrir les zones d’ombre et le combat légitime de mon père m’a rappelé qu’avant d’être mon père, il a été un indigène »

L’historien Marc André, qui m’a beaucoup aidée dans mes recherches, a montré que les membres de ces groupes de choc avaient un profil peu ou prou identique. Il s’agissait d’hommes ordinaires, au bas de l’échelle sociale, souvent ouvriers qui – et c’est cela le plus surprenant – étaient pour la plupart orphelins de père dès l’enfance. C’est le cas de mon père. La recherche sur ces groupes est d’autant plus difficile qu’ils avaient reçu pour ordre de ne pas laisser de traces, rien qui puisse permettre de remonter à eux. Ils ne devaient ni se syndiquer ni même participer à des manifestations. Raison pour laquelle mon père n’est pas sorti, le 17 octobre 1961. Découvrir ce passé m’a permis de mieux saisir cet homme dur, parfois violent, son parcours tortueux, ses failles, ses blessures, ses zones d’ombre et son combat légitime. Surtout, cela m’a rappelé qu’avant d’être mon père, il a été un indigène.

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