Départ surprise d’Isabelle de Silva de l’Autorité de la concurrence

La présidente de l’Autorité de la concurrence, Isabelle de Silva, à Bruxelles, le 20 janvier 2020.

La nouvelle a fait l’effet d’une petite bombe dans le monde feutré des affaires. Isabelle de Silva a annoncé, lundi 4 octobre, qu’elle quitterait son poste de présidente de l’Autorité de la concurrence (ADLC) le 13 octobre, soit à l’échéance de son mandat. « A l’approche de ce terme, et avant de tirer un bilan, je mesure toute la chance que j’ai eue de pouvoir accomplir une mission passionnante, en y donnant toute mon énergie, avec les formidables équipes de l’ADLC », a-t-elle tweeté.

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Celle qui avait succédé à Bruno Lasserre en 2016 était candidate à un nouveau mandat. Selon nos informations, elle a appris qu’elle n’était pas renouvelée il y a une quinzaine de jours et ce, sans explication. La haut fonctionnaire, qui va retourner au Conseil d’Etat, avait pourtant le soutien du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, remarque une source.

Toutefois, la décision de nommer le dirigeant de cette autorité indépendante cruciale pour l’économie appartient au président de la République. Qu’a donc fait cette énarque de 51 ans, « formidable », au « bilan solide », selon les dires de l’un de ses amis, pour déplaire à Emmanuel Macron ? Au palais de l’Elysée, c’est le silence radio. La décision est d’autant plus étonnante que la haut fonctionnaire a régulièrement eu des échanges, et sans difficulté, avec le chef de l’Etat et qu’aucun « plan B » ne semble prêt.

« Volonté de changement »

Le ministère de l’économie salue d’ailleurs « l’excellent travail » de Mme de Silva, mais indique se plier à cette décision, qui résulte d’une « volonté de changement ». Bercy va désormais s’atteler à dénicher une autre « femme » pour lui succéder, même si un tel profil est « difficile à trouver ». En attendant, l’intérim sera assuré par Emmanuel Combe, l’actuel vice-président, qui, selon plusieurs sources, sera décoré personnellement de la Légion d’honneur la semaine prochaine par Emmanuel Macron.

Le secteur s’interroge sur les raisons de cette éviction. Isabelle de Silva travaille actuellement sur le projet de fusion porté par TF1 et M6, une opération politiquement explosive, à six mois de l’élection présidentielle. A tel point que certains font le lien entre son départ et ses prises de position sur le dossier. En public comme en privé, elle a averti qu’il s’agissait d’un projet juridiquement très difficile à valider.

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En effet, pour donner son accord, il faudrait que l’autorité modifie les « marchés pertinents », en l’occurrence celui de la publicité télévisée sur lequel TF1 et M6 seraient ultradominants, avec 75 % de part de marché, pour l’élargir à la publicité en ligne. Mais Mme de Silva a prévenu qu’une telle décision pourrait avoir des conséquences indirectes, par exemple sur Google ou Facebook : les deux géants de la publicité en ligne apparaîtraient également moins hégémoniques, alors que le régulateur cherche à les encadrer.

Difficile à décrypter

Cette complexité ne fait pas les affaires de l’Elysée, plutôt favorable à ce rapprochement. « Cette fusion ne m’inquiète pas. Nous avons besoin de groupes forts dans l’audiovisuel privé », a confirmé la ministre de la culture, Roselyne Bachelot, le 21 août sur Franceinfo. « Il n’y avait pas de scénario écrit sur TF1-M6. Mme de Silva n’était pas fermée », modère une connaissance de la présidente. « A ce stade, les tests de marché n’ont pas commencé, et l’autorité n’était pas en mesure de dire de quel côté la pièce allait tomber », corrobore un acteur concerné.

Parfois jugée trop discrète ou difficile à décrypter par certains, Isabelle de Silva n’a pas à rougir de son mandat. Jugée « très solide », polyglotte et disposant de « très bons réseaux à l’international », témoigne un proche, elle a mené de nombreuses actions dans le numérique, visant les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon). Cet été, Google a reçu deux amendes. La première, de 220 millions d’euros, a sanctionné ses pratiques dans la publicité en ligne, la seconde, de 500 millions, son manque de « bonne foi » dans ses négociations avec les éditeurs de presse sur les droits voisins.

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En 2020, l’autorité a infligé 1,1 milliard d’euros d’amende à Apple, jugé coupable d’entente au sein de son réseau de distribution. Récemment, cette Franco-Américaine s’activait pour que les autorités de la concurrence nationale soient associées au Digital Markets Act, un projet européen de réglementation des plates-formes qu’appliquerait la Commission européenne.