Depuis 20 ans le Périgord vibre aux rythmes de La Nouvelle-Orléans

Big Chief Juan Pardo, le 17 juillet 2021 au festival MNOP (Boulazac)

Au cœur du Sud-Ouest se cache un secret digne des Templiers. MNOP Gran Circus, MNOP Tour… Non, ces noms de codes étranges n’ont pas été inventés par d’obscures sociétés secrètes. MNOP signifie Musiques de La Nouvelle-Orléans en Périgord, tout simplement.

Le caractère confidentiel de la manifestation peut également trouver son explication dans la relative méconnaissance de cette scène musicale de ce côté de l’Atlantique. Si la série Treme, qui raconte la vie des musiciens après le passage de Katrina, a conquis le cœur de nombreux fans, pour la plupart de nos compatriotes la musique à La Nouvelle-Orléans se résume à Petite Fleur et La Vie En Rose.

Il faut reconnaître que MNOP serait passé sous le radar du chroniqueur si je n’avais pas rencontré son fondateur en 2019 dans un proscenium du French Quarter Festival.

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Vous avez dit festival de jazz ?

C’est une soirée consacrée à Louis Armstrong qui en 2001 signa le coup d’envoi du Festival des Musiques de La Nouvelle-Orléans à Périgueux, sous l’égide de Jean-Michel et Stéphane Colin (père et fils).

Sous l’impulsion de Stéphane Colin, devenu président en 2012, le rendez-vous a su évoluer pour s’ouvrir à toutes les formes musicales de la Louisiane. La plaquette de l’édition 2021 s’amuse des classifications en égrenant la trentaine de styles musicaux que MNOP a présenté en vingt ans.

En 2010 s’est produit un véritable tournant : Un concert fondateur réunissant le célèbre Big Chief Monk Boudreaux et les 101 Runners déclenche l’enthousiasme du critique John Sinclair qui accompagne le groupe. Cette édition repoussera les frontières traditionnelles jazz, funk et blues pour épouser toutes les traditions de The Crescent City.

Un festival itinérant

L’année suivante, un désaccord avec la mairie de Périgueux jette sur les routes MNOP, qui décide de planter son barnum aux quatre coins de la Dordogne. Un ancrage au cœur des territoires dont est très fier Stéphane Colin.

Fait notable dans le monde des festivals : l’association est à l’équilibre. Sa recette ? Producteur, MNOP intervient en tant que prestataire, laissant la logistique aux municipalités. 37 dates, 48 concerts et 80 musiciens : les chiffres de l’édition 2021 impressionnent, même si Stéphane Colin reconnaît que deux mois et demi, « c’est un peu long. »

S’il est un festival modeste, MNOP ne manque pas d’ambition. Contre petite fortune, Stéphane Colin met du cœur à l’ouvrage. A coup de système D, le médecin, collaborateur du magazine Soul Bag à ses heures, met à profit sa fine connaissance de la scène musicale pour mélanger les musiciens locaux avec les invités venus d’outre-Atlantique.

Le trompettiste Leroy Jones le 17 juillet 2021 au festival MNOP (Boulazac)

Au fil des ans, MNOP a reçu la crème de la scène musicale de La nouvelle-Orléans

De fait, le tableau de chasse du festival est remarquable : Eddie Bo, Walter « Wolfman » Washington, Spencer Bohren, Chairmaine Neville, Don Vappie, Evan Christopher… MNOP a également reçu le poète Chuck Perkins, Erica Falls, future voix des Galactic, ou encore Delgrés, le groupe de blues créole qui fait le buzz.

Parmi les grands moments du festival : la rencontre en 2003 entre le français Benoît Blue Boy et le bluesman louisianais Lazy Lester (qui donna naissance à un enregistrement), le fameux concert de Monk Boudreaux en 2010, mais également un hommage à Gerschwin qui associa en 2015 le Marcus Roberts Trio à l’Orchestre National de Bordeaux.

Dernier fait d’armes : La première, à l’automne 2019, de l’hommage rendu par Yohan Giaume au compositeur Louis-Moreau Gottschalk, avec en vedette le clarinettiste néo-orléanais Evan Christopher. La sortie, début 2020, de l’album intitulé « Whisper of a Shadow » fut saluée dans le monde entier.

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MNOP a sa vitrine : le Gran Circus

Depuis 2016, l’Ecole des Arts du Cirque de Boulazac reçoit dans la Plaine de Lamoura le Gran Circus, point d’orgue du festival, comme si une connivence naturelle reliait les circassiens à la manifestation ambulante. Malgré les difficultés à faire venir les artistes internationaux en temps de pandémie (Le line-up fut bouclé tout juste un mois avant le démarrage), l’édition des vingt ans, déjà une fois repoussée, réussit à proposer une affiche digne de l’événement.

Au programme de ce Gran Circus 2021, toutes les saveurs de La Nouvelle-Orléans : zydeco, jazz traditionnel et funk des Mardi Gras Indians, respectivement incarnées par Bruce « Sunpie » Barnes, le trompettiste Leroy Jones et Big Chief Juan Pardo accompagné de Kirk Joseph, le soubassophone du Dirty Dozen Brass Band. La réussite de la soirée tiendra tout autant à la qualité des premiers concerts qu’au projet Just About Fun(k) qui enflammera l’audience.

Les artistes ne s’y trompent pas : le festival est devenu un point de ralliement pour les musiciens passionnés par cette musique. MNOP est une initiative qui mérite d’être connue, mieux : soutenue. Stéphane Colin a construit un pont entre la France et La Nouvelle-Orléans, et jeté les bases d’une relation qui mériterait de plus amples développements.

Le grand gumbo périgourdin

L'affiche de la soirée MNOP Gran Circus 2021

Samedi 17 juillet, Boulazac (Dordogne). Le MNOP Gran Circus célèbre le vingtième anniversaire du Festival des Musiques de la Nouvelle-Orléans en Périgord. Pendant que le public se presse tranquillement plaine de Lamoura, le soleil joue les invités surprises de cet été arrosé. Après un an et demi de pandémie, la soirée est une oasis salutaire.

De par ses origines rurales, le zydeco, pendant créole de la musique cajun, apparaît définitivement approprié pour débuter la soirée. Le premier invité, Bruce « Sunpie » Barnes est un personnage passionnant. Né en Arkansas, c’est en devenant ranger au parc national Jean Lafitte qu’il s’est imprégné de la culture de la Louisiane. Très impliqué dans la communauté (Il est Chief du North Side Skull and Bone Gang, une tribu spectaculaire de Mardi Gras), Sunpie vient de publier « Le Ker Creole », un ouvrage consacré aux traditions créoles. C’est lui qui a écrit Lez African È Là, le titre phare de l’album de Yohan Giaume The Whisper of a Shadow.

Accompagné par le Flying Saucer Gumbo Special, formation locale quatre étoiles selon Soul Bag, chanteur, harmoniciste et accordéoniste, Sunpie met dans son jeu beaucoup de saveur. Il distille de nombreux morceaux de bravoure, certains carrément blues, d’autres plus créoles comme cet entraînant Marie Laveau.

Une soirée de célébration

Le plat de résistance fut concocté par le tromboniste Sebastien « Iep » Arruti et le saxophoniste Sylvain Téjérizo autour de la vedette de la soirée Leroy Jones, le discret trompettiste du mythique Preservation Hall Jazz Band.

De Dr John à Allen Toussaint, les tubes sont de sortie dans des versions propres à satisfaire les amateurs de jazz traditionnel. Le trompettiste donnera parfois de la voix sur des standards comme St James Infirmary et Do you know what It Means. Les connaisseurs apprécieront les incursions dans le répertoire de Harry Connick Jr, dont Leroy fut le trompettiste sur l’album She (1994).

Pour son vingtième anniversaire, MNOP s’est offert une célébration de The Big Easy, et un rappel sous la forme d’une jam session qui ne sera pas la dernière.

Trois shows pour le prix d’un

En guise de conclusion, fromage, dessert… et digestif. Le dernier concert est le fruit de plusieurs années de collaboration entre le batteur français Jérôme Bossard et Kirk Joseph, le soubassophone du Dirty Dozen Brass Band. Just About Fun(k) est une émanation du Backyard Groove, le projet personnel du Louisianais déjà plusieurs fois décliné en France.

Un spectacle en trois actes. En introduction, le projet Just About Fun(k) à proprement parler. Trompette planante, batterie trépidante, basse entêtante et deux guitares, parmi lesquelles le démonstratif Takashi Shimura, autre membre éminent du Dirty Dozen. La prestation, extrêmement convaincante, donne fichtrement envie de s’intéresser à l’enregistrement toujours dans les cartons.

Here He Comes… Surgit Juan Pardo, Big Chief des Golden Comanche dans son costume de plumes et de perles spectaculaire qui inspira à l’association son logo. Il faut savoir que les Indiens de Mardi Gras mettent un an pour confectionner leurs tenues. Sur un répertoire traditionnel (Ooh Na Nae, Saw Saw Saw…), le chef à la présence imposante offre un spectacle fascinant.

Le rappel servira de prétexte pour faire monter tous les musiciens présents dans un bœuf forcément bordélique, définitivement réjouissant. On se surprend à se retrouver dans la fosse façon monde d’avant, une parenthèse enchantée dans un monde covidé.

Voilà, c’est fini. Dans son coin, Stéphane Colin est visiblement ravi d’avoir réussi son coup : réunir tous les ingrédients nécessaires à un formidable gumbo musical. On en reprendra.

Festival MNOP (Boulazac, Dordogne)