Des designers entrent en campagne

Par Marie Godfrain

Publié aujourd’hui à 17h00

Le dessin, accroché dans une petite salle ­discrète de l’exposition « Paysans designers, un art du vivant », proposée par le Musée des arts décoratifs et du design de Bordeaux, sonne comme un aveu. On y voit une ferme déconstruite et ­tapissée de mikados colorés. Son auteur, Erwan Bouroullec, designer et petit-fils d’agriculteurs de la campagne quimpéroise, dit avoir voulu représenter ses « rapports ambivalents avec la nature et l’agriculture, qui [le] fascinent mais avec lesquelles [il] n’arrive plus à aller au-delà de la contemplation ». Design et monde paysan. A priori, les deux univers sont très éloignés. Le design est par essence une industrie, et donc lié à la ville. Son essor, après la seconde guerre mondiale, a eu lieu dans des métropoles…

Mais depuis, le monde a bien changé. De nombreuses problématiques, notamment écologiques, sont apparues. « Auparavant, la campagne était synonyme de retour en arrière. Vivre en ville signifiait participer à la construction du monde. Désormais, alors que le progrès tel que nous l’avons imaginé est contesté, nous devons collaborer à de nouvelles formes de développement dont la campagne est le cadre idéal », explique la designer Matali Crasset, elle aussi née dans une famille d’agriculteurs et qui a mené de nombreux projets dans le monde rural. « Nous y apportons surtout des amorces, des clés de réflexion que les acteurs et usagers locaux vont ensuite s’approprier. »

C’est le cas du Blé en herbe, une école qu’elle a conçue à Trébédan, un village costarmoricain de 380 habitants, autour de laquelle d’autres programmes, portés par les villageois, ont été développés. Ou encore Vent des forêts, un centre d’art contemporain au cœur de la forêt de la Meuse dont elle a dessiné les logements en bois, points de départ de randonnées aux itinéraires jalonnés d’œuvres d’art. Actuellement, elle rénove une ferme au cœur du Luberon qu’elle imagine comme un lieu porteur de projets de reconfiguration du territoire.

Contenants en terre

« Au-delà de l’objet, le design est une démarche qui vise à résoudre des problématiques du quotidien, des changements de société », plaide Constance Rubini, directrice du MADD Bordeaux et curatrice de l’exposition. Son objectif : présenter un ensemble de projets de paysans qui façonnent leurs propres outils et expriment leur vision de l’agriculture.

« Avec le retrait des services publics, la déprise immobilière et agricole, la campagne est devenue l’angle mort des politiques publiques et de la modernité, c’est pourquoi ce milieu est devenu particulièrement intéressant à investir pour les designers. Ils en font un lieu d’expérimentation sur la mobilité, les services au public, le vieillissement de la population, la santé, la fracture numérique », détaille Emmanuel Tibloux, directeur de l’EnsAD (Ecole nationale supérieure des arts décoratifs), à Paris.

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