Des factions aux mouvements politiques

Pendant des siècles, le mot « parti » a désigné tout autre chose qu’une formation politique. « Le cardinal de Retz emploie ce terme à propos de la Fronde, Bossuet à propos des calvinistes », souligne Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques à l’université de Lille. A une époque où la société politique se résume à la « mince élite des oligarchies », ajoute l’historien Serge Berstein, en 2013, dans la revue Esprit, le mot « parti » renvoie alors aux « factions réunies autour de puissants personnages pour la conquête du pouvoir ».

Jusqu’au XVIIIsiècle, le « parti » désigne un « clan, un groupe de pression, un mouvement d’opinion », précise Pierre Rosanvallon, dans Le Peuple introuvable (Gallimard, 1998). « A l’époque, le pluralisme des partis n’apparaît nullement comme une condition de la liberté ou une garantie de la protection des droits, analyse l’historien et sociologue. Il n’est, au contraire, que le signe d’une concurrence stérile et néfaste entre des coteries, la marque d’une perturbation profonde du social, la preuve d’une corruption de la vie politique. »

Nouvelle grammaire démocratique

Lorsque le mot commence à désigner un mouvement politique, au XIXsiècle, la France peine à se convertir à cette nouvelle grammaire démocratique. Apparus plus tardivement que leurs cousins américains ou anglais, les partis hexagonaux des XIXe et XXsiècles font pâle figure aux côtés de leurs homologues allemands ou scandinaves. A part dans l’après-guerre, note, en 1998, le politiste Pascal Perrineau, dans la revue Vingtième Siècle, le taux de pénétration partisane n’a jamais, en France, dépassé 3 % des inscrits sur les listes électorales.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’inéluctable mutation des partis politiques

Comment expliquer cette faiblesse chronique ? Pour Florence Haegel, directrice du Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po, le suffrage universel masculin proclamé en 1848 a eu du mal à se déployer dans un régime aussi autoritaire que celui de Napoléon III. « Les acteurs traditionnellement centraux des mobilisations électorales que sont les partis ne pouvaient s’implanter en l’absence de liberté de réunion et d’association. Cette trajectoire de démocratisation a été très défavorable aux partis. »

Le spectre de la division

La République ne s’est guère montrée plus accueillante que le Second Empire. « En France, les partis sont nés dans la culture rurale et décentralisée des notables de la IIIRépublique, où le scrutin majoritaire favorisait les baronnies locales, souligne le politiste Frédéric Sawicki. Même Jaurès a rejoint le Parti socialiste tardivement : il a construit sa carrière en s’appuyant, non sur un mouvement militant, mais sur son nom et sur les liens étroits qu’il avait tissés avec les syndicalistes de sa circonscription. »

Il vous reste 17.05% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.