Des héros ou des z’héros ? Histoires de liaisons

Au moment de nous enseigner ses finasseries, à l’école primaire, la maîtresse nous avait expliqué que la langue française était gouvernée par des règles, qu’il suffirait de se donner la peine de mémoriser – ainsi que deux ou trois exceptions –, et le tour serait joué. En somme, notre langue serait logique, rationnelle, cartésienne.

Mais en fait, non. Un exemple ? Voyez la différence entre un h muet et un h aspiré. Le premier s’appelle « muet » parce que… il l’est. Il ne joue aucun rôle dans la prononciation des mots : on pratique liaison et élision avec le mot qui précède, comme si le h n’était pas là – « l’heure, les z’heures », « l’histoire, les z’histoires ». Le h aspiré, en revanche, comme toutes les consonnes, interdit liaison et élision (le hasard, la hauteur, et non l’hasard, l’hauteur).

Lire aussi Haricot, heure ou euro : gare aux liaisons dangereuses

De toute façon, nul francophone de naissance ne dirait « C’est la heure de raconter la histoire du Petit Chaperon rouge » ou « Lhasard fait bien les choses ». Mais qu’est-ce qui explique l’existence de ces deux h, à la fois si semblables et si différents ? C’est que les h du français ont deux provenances (principales !). On rencontre le h aspiré à l’initiale des mots d’origine germanique, le h muet au début des mots d’origine latine. Malheureusement, déterminer si un mot est d’origine latine ou germanique n’est pas toujours facile, et même les plus lettrés ne sont pas sans douter parfois (« l’hayon » ou « le hayon » de la voiture, « l’hiatus » ou « le hiatus » ?).

Imprévu linguistique

Mais surtout cette distribution latino-germanique n’explique pas tout. Pourquoi, par exemple, ne dit-on pas « les z’héros », alors que l’on dit « les z’héroïnes » ? Héros, d’origine grecque, est bien arrivé dans notre langue par le latin classique, où il désignait un « demi-dieu », puis un « homme de grande valeur », nous apprend le Dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey (éditions Le Robert), héroïne ayant été « emprunté un peu plus tard ». Les deux mots étaient dûment équipés du h muet réglementaire à l’origine. On disait ainsi « un n’héros, des z’héros », comme on dit « une héroïne, des z’héroïnes ». Alors que s’est-il passé ?

Un imprévu linguistique : l’arrivée du zéro. Le zéro, qui n’existait pas dans les chiffres romains, est l’un des apports essentiels du système numérique dit « arabe » (même s’il est sans doute né en Inde), qui a commencé à être largement adopté en Europe à la Renaissance. Le h du héros est devenu aspiré, explique l’Académie française dans la rubrique « Dire, ne pas dire » de son site Internet, « à l’apparition du mot zéro, pour éviter la liaison et le calembour les (z)héros/les zéros. L’aspiration n’a pas été étendue aux autres mots de cette famille : héroïne, héroïque, héroïsme, etc., puisqu’il n’y avait pas de risque de confusion ». Et voilà ! En vérité, la langue se soucie peu des règles. Ici, l’usage a simplement jugé ridicule que l’on puisse confondre des personnages d’exception avec… rien du tout. (Au fait, on dit « le hayon » et « l’hiatus » ou « le hiatus », les deux sont permis !)