« Des tronches horribles et stupides ! » : la collection des Morozov face au réalisme socialiste

« Anis al Djalis, conte arabe » (1907), de Georges Manzana-Pissarro.

Après la révolution de 1917, les collections privées furent nationalisées et les œuvres réparties entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Certaines furent vendues. Un organisme nommé Antikvariat fut chargé de la chose et c’est ainsi que, parmi d’autres tableaux saisis (dont, à l’Ermitage, des Van Eyck, Botticelli, Pérugin, Lotto, Raphaël, Titien, Véronèse, Rubens, Poussin, Van Dyck, Rembrandt, Watteau, Tiepolo…), Le Café de nuit de Van Gogh et le portrait de Madame Cézanne dans la serre de Cézanne, de la collection Ivan Morozov, furent achetés par la galerie Knoedler de New York. Ils sont aujourd’hui à la Yale Art Gallery et au Metropolitan Museum of Art, de New York.

Ce ne sont pas les seuls embarras des collections. Sous Staline, l’art moderne n’a pas bonne presse. Depuis 1933, le réalisme socialiste s’impose et des fonctionnaires traquent les œuvres « infectées par les maladies formalistes, influencées par les vestiges bourgeois ». En 1949, Vladimir Kéménov dénonce dans La Pravda « les élucubrations formalistes dans la peinture » : « Le formalisme est inacceptable pour nous d’un point de vue idéologique et politique, plus encore, il est incontestablement contraire à l’esprit même de l’art. Les images créées par les formalistes sont antiartistiques, car elles déforment de manière scandaleusement irresponsable la nature, et notre réalité socialiste. » L’Académie des beaux-arts de l’URSS, créée le 5 août 1947, et qui siège dans l’ancien palais d’Ivan Morozov, place sous le contrôle de l’Etat l’activité des artistes, de leur formation professionnelle à leur participation aux expositions.

Apparatchiks de haut niveau

Les œuvres les plus dérangeantes furent reléguées dans les réserves, jusqu’à ce que, en 1962, une conservatrice de l’Ermitage, Antonina Izerguina, ne décide de les exhumer, notamment Matisse et Picasso qu’elle exposa en majesté. L’Académie des beaux-arts s’en émut et envoya une commission. A sa tête son président, Vladimir Serov, deux fois lauréat du prix Staline. Il était accompagné d’apparatchiks de haut niveau. L’un d’eux exigea qu’on décroche les trois quarts de l’exposition, « des tronches horribles et stupides ! Il faut revoir l’orientation dans la lumière des lignes du Parti et de l’Etat ». Un autre ajouta : « Matisse ne sait pas dessiner ! Cet art est apolitique et n’a aucune valeur éducative. »

Entrée à l’Ermitage en 1929, Antonina Izerguina ne manquait ni de caractère ni de courage : durant la guerre, elle avait enseigné l’alpinisme dans une école militaire du Tadjikistan… Elle défendit son accrochage par une citation : « Compte tenu du fait que la galerie d’art de Chtchoukine est une collection exceptionnelle de maîtres européens, et, par sa grande valeur artistique, a une importance nationale dans la cause de l’éducation du peuple, le Conseil des commissaires du peuple ordonne : La collection Chtchoukine doit être déclarée patrimoine national de la RSFSR et transmise à la gestion du Commissariat du peuple à l’éducation… » A Vladimir Serov, qui cria à la provocation, elle répliqua : « C’est signé Vladimir Ilitch Lénine… »

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