« Désordres extraordinaires », sur Binge Audio : « l’urgence de témoigner » d’une guerre sans fin en Syrie

Un portrait de Bachar Al-Assad dans une rue de Damas en Syrie, en février 2020.

BINGE AUDIO – À LA DEMANDE – SÉRIE

« Est-ce que ça vaut la peine de filmer des corps déchiquetés et des enfants tués ? » « A quoi bon faire ce métier ? » Ces questions, c’est la journaliste indépendante Sophie Nivelle-Cardinale qui (se) les pose dans une série où elle raconte sa couverture de la révolte, en 2011, puis du conflit en Syrie, notamment pour Arte.

Récompensée en 2016, avec Etienne Huver, par le prix Albert-Londres pour le documentaire Disparus, la guerre invisible en Syrie, elle égrène pour Binge Audio dix ans de reportages, d’enquêtes, de rencontres, ses tentatives de transmettre ce qui se passe en dehors de nos frontières et qui pourtant nous concerne.

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Les « printemps arabes » ont 10 ans. Dans une incroyable réaction en chaîne, la « rue arabe », comme on dit en Occident, renverse Ben Ali (Tunisie), Hosni Moubarak (Egypte), puis soulève Yéménites, Libyens, Bahreïniens, Syriens. Sophie Nivelle-Cardinale entre clandestinement en Syrie, où la révolte est violemment réprimée. Le régime de Damas bombarde et assiège sa population. « Il ne s’agit pas d’obtenir des informations, mais de briser l’être humain. De tuer Pierre pour éduquer Jean », explique sans ambages un responsable de la police politique syrienne. « Tous les ingrédients sont là pour nourrir des cycles de vengeance, que l’hydre terroriste renaisse », relève la journaliste.

Peur et mort omniprésentes

« La Syrie est tellement proche en réalité », souligne-t-elle en se remémorant comment elle pouvait subir des bombardements terrifiants le soir et prendre son petit déjeuner à Paris le lendemain. Qu’un de ses reportages soit vu en septembre 2012 par des millions de téléspectateurs en France, dont le président Hollande, ne change rien ? Qu’importe, l’indifférence des opinions publiques et des gouvernements en Occident n’ébranlent pas chez elle « l’urgence de témoigner ».

Si la forme narrative, construite autour de la voix pénétrante de la journaliste, entrecoupée de quelques extraits de JT ou de témoignages saisis sur le terrain, peut frustrer, elle se montre pédagogique sur les conditions d’exercice du journalisme en terrain de guerre. La complexité de vérifier les informations quand il faut très rapidement et très fréquemment changer de localisation, celle de transmettre quand tous les réseaux sont coupés, ou de produire quand il n’y a plus d’accès à l’électricité pour la batterie de la caméra ou l’ordinateur.

Mais aussi, surtout, la peur et la mort omniprésentes, qui font que l’on prend des dispositions « au cas où », qu’on ne dit pas à son entourage où l’on se trouve ni ce que l’on fait, qu’on ne publie pas tout de suite son reportage. « On s’habitue à tout, on oublie, on continue, répète la journaliste, citant un de ses témoins. C’est très juste et c’est très dérangeant. »

Désordres extraordinaires, dans « Programme B », podcast présenté par Thomas Rozec et réalisé par Mathieu Thévenon (Fr., 2021, prologue puis 7 × 18 min environ). Disponible sur Binge Audio et sur toutes les plates-formes de podcasts.