Dessine-moi un bijou

Portrait d’une femme portant un collier ras-de-cou Van Cleef & Arpels, vers 1920.

Souvent, un coup d’œil dans les coulisses éclaire autrement la scène. C’est le parti pris de la nouvelle exposition de l’Ecole des arts joailliers, à Paris, à voir jusqu’au 14 février 2022, établissement soutenu par le mastodonte Van Cleef & Arpels, qui se penche sur l’envers du bijou : les dessins préparatoires qui amènent à sa création. Certes, l’accrochage ne résiste pas à montrer quelques objets. Un pendentif d’or et d’émail en forme de cygne de René Lalique, une montre Cartier où domine l’onyx et tachetée façon panthère de 1914… Mais pas davantage. Histoire ne pas voler la vedette aux esquisses et gouachés, ces archives qu’en temps normal, le grand public ne voit jamais.

Dessin d’un diadème « Vestales », par René Lalique, vers 1900.

« Le sujet est totalement méconnu », assure Guillaume Glorieux, directeur de l’enseignement et de la recherche de l’école. Pour le défricher, il a laissé l’historien de l’art Michaël Decrossas et l’archiviste Stéphanie Desvaux plonger dans le fonds Van Cleef & Arpels sur la culture joaillière, « 10 000 archives de différents ateliers, maisons et collections, inventoriés à finalité pédagogique ». Les deux commissaires ont conservé une soixantaine de dessins, datés du XIXe et du début du XXe siècle. « Pour autant, le plus ancien dessin joaillier attesté est un Pisanello de la moitié du XVe siècle conservé au Louvre », rappelle Michaël Decrossas.

Leur vision permet d’observer leur diversité. On trouve des ébauches, comme certains projets de pièces tout en ornements de Mellerio-Borgnis (maison disparue après la première guerre mondiale, distincte de Mellerio dits Meller, toujours en activité aujourd’hui). Sur l’un, probablement charbonné vers 1865, on voit, tracée, la suggestion d’un lobe d’oreille d’où pend une boucle à doubles anneaux, une pierre massive au centre du plus grand.

Parures diamantées et pendentif losange

On déniche des brouillons, tel ce projet d’épingle de corsage de Lalique représentant une ménade luttant contre trois silènes, qui attestent des hésitations du dessinateur, entre gommages et annotations. Ou des gouachés aboutis : parures diamantées de Tiffany, mais aussi broche en forme de paon de Léon Hatot ou pendentif losange de Brédillard – des établissements oubliés, seulement connus en 2021 par quelques habitués de ventes aux enchères, que l’exposition remet en lumière.

Dessin pour un collier Van Cleef & Arpels, vers 1920.

« On a souhaité que le parcours démontre cette évolution, ces étapes par lesquelles passe le dessin joaillier », explique Guillaume Glorieux. Le visiteur peut ainsi évoluer dans une scénographie aux murs gris perle où fenêtres et vues sur Paris sont dessinées au noir. Passée une grande table d’atelier, les pièces sélectionnées par les commissaires sont ensuite présentées sur des chevalets, puis encadrées, anoblies comme des tableaux de maître.

Que partagent finalement ces œuvres d’ordinaire réservées aux professionnels, réalisées sur papier-calque, cartonné ou végétal ? « Etre à l’échelle 1, c’est une spécificité du dessin joaillier. Mais aussi la clarté du propos, la précision du trait, résume Michaël Decrossas. Le bon dessin joaillier est celui qui donne à l’atelier des indications suffisamment limpides pour qu’aucun éclaircissement supplémentaire ne soit nécessaire. » Un bijou… en deux dimensions.

Le Bijou dessiné, à l’Ecole des arts joailliers, 31, rue Danielle-Casanova, Paris 1er. Jusqu’au 14 février 2022.

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