« Dictionnaire Cervantès », de Jean Canavaggio : une obsédante présence

Don Quichotte et Sancho Pansa, dessin d’Honoré Daumier, XIXe siècle.

« Dictionnaire Cervantès », de Jean Canavaggio, Bartillat, 574 p., 28 €.

Plus que d’autres écrivains de son temps, Cervantès (1547-1616) a laissé dans les œuvres nées de son imagination les traces de ce que Jean Canavaggio a caractérisé comme un « autobiographisme épisodique et fragmenté ». Et ce, non seulement dans les prologues adressés aux lecteurs, mais aussi dans les récits eux-mêmes. La captivité de Ruy Pérez de Viedma, dans la première partie de Don Quichotte, ou celle de Ricaredo, dans la Nouvelle de l’Espagnole anglaise, font ainsi écho, avec les différences et écarts exigés par la fiction, aux années passées par Cervantès dans les prisons des Barbaresques.

Jusqu’à la découverte d’archives documentant certains épisodes de sa vie, c’est la présence dans les œuvres de ce moi dédoublé qui a nourri les biographies de l’auteur. Déduites des textes ou enrichies par les archives, elles ont enchaîné les vies successives de Cervantès, qui fut, au fil des années, soldat en Italie, captif à Alger, munitionnaire et collecteur d’impôts, emprisonné à Séville pour dettes à l’égard du Trésor royal, poète précoce, dramaturge malheureux et, finalement, l’auteur de nouvelles et d’histoires qui inventèrent la modernité littéraire. En 1986, en publiant sa biographie de Cervantès (Mazarine), plusieurs fois révisée et rééditée, Jean Canavaggio a donné le chef-d’œuvre d’un genre inépuisable.

Vies posthumes des œuvres et de leur auteur

Aujourd’hui, avec le Dictionnaire Cervantès (publié également en espagnol dans un plus grand format), le projet est autre. L’ordre alphabétique substitue à la continuité biographique des éclats de vie, des fragments d’existence, produits par les hasards des circonstances ou les aléas de l’histoire. La forme du dictionnaire est ainsi un puissant antidote contre l’illusion biographique. De plus, elle incite à décrire les vies posthumes des œuvres et de leur auteur. Jean Canavaggio l’avait fait en 2005 avec Don Quichotte du livre au mythe. Quatre siècles d’errance (Fayard). Le dictionnaire amplifie le propos en identifiant les multiples formes de l’obsédante présence cervantine (et pas seulement donquichottesque) entre le XVIIe siècle et aujourd’hui.

Il est plusieurs manières de lire les 132 entrées de ce dictionnaire. « A sauts et à gambades », comme disait Montaigne, en laissant le hasard guider la traversée du livre, ou bien en recomposant les pièces dispersées de la mosaïque. Un premier parcours peut ainsi mener des lieux des vies de Cervantès à la société de son temps, celle de l’Inquisition, des nouveaux chrétiens persécutés, des Morisques expulsés. On y rencontrera les membres de sa famille, ses protecteurs ou ses contemporains (et, parmi eux, l’ennemi juré, Lope de Vega). Une autre voie est celle des lectures, tant celles de Cervantès, autant qu’on puisse les identifier à partir des œuvres elles-mêmes, que celles de ses très nombreux lecteurs, écrivains (Tourgueniev, Flaubert, Kafka, Borges ou Rushdie), philosophes (Ortega y Gasset, Unamuno, Foucault) ou psychanalystes (Freud, Helene Deutsch, Marthe Robert).

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