Douglas Stuart et son Booker Prize écrit « au petit bonheur »

L’écrivain écosso-américain Douglas Stuart, en 2019.

« Shuggie Bain », traduit de l’anglais (Ecosse) par Charles Bonnot, de Douglas Stuart, Globe, 496 p., 23,90 €, numérique 16 €.

Ça sonne un peu comme une mise en garde. Ou un complexe latent, malgré les prix et les honneurs. « Vous savez, je suis… un outsider. Je ne viens pas du tout du milieu littéraire. J’ai grandi dans une maison sans livres. » Plus tard dans la conversation, Douglas Stuart ajoutera : « Ecrivain, moi ? Jamais je n’aurais osé utiliser ce terme. J’ai écrit comme ça, au petit bonheur. Un paragraphe puis un chapitre, et ainsi de suite jusqu’à la fin. Jusqu’à ce que je me dise un jour : “Oh my God, I have a book !” » Il rit. A l’époque, « ça faisait 900 pages » ! Un premier roman qui serait plus tard réduit de moitié, publié par Grove Press à New York sous le titre Shuggie Bain, et couronné en 2020 par le prestigieux Booker Prize.

Comme s’il ne cessait de s’émerveiller, Douglas Stuart sourit. Il nous parle par visioconférence d’East Village, à Manhattan, où il vit et travaille. Son accent trahit ses origines. « J’ai choisi New York pour mener ma carrière [de designer de mode]. La distance m’a apporté la clarté d’esprit. Mais je suis né à Glasgow, en 1976. »

Dans l’étau de la pauvreté et de l’alcool

L’Ecosse qu’il décrit est celle des années 1980, celle de leur enfance commune, à Shuggie, son narrateur, et à lui. « Paysages postindustriels dévastés, chômage à 26 %, espérance de vie de onze ans inférieure à la moyenne, tout se désintégrait partout. C’était le début des années Thatcher. Aujourd’hui, on la réhabilite, mais, à l’époque, l’Ecosse payait le prix fort. Ceci dit, je n’ai pas voulu faire un livre politique. Shuggie Bain est un roman d’amour. »

D’amour total, éperdu, désespéré d’un fils de 8 ans pour sa mère. Lui est un « queer boy », comme il dit, différent et moqué par ses camarades. Elle, une épave, prise dans l’étau de la pauvreté et de l’alcool. Progressivement, le vide s’est installé autour d’elle. Mari, enfants, amants, tous ont fui. « Les gens ne veulent plus vraiment la connaître », explique Shuggie dans le livre. « Quand elle est très saoule, elle se met très en colère. J’ai peur qu’elle se fasse du mal (…). Parfois, avant l’école, je cache toutes les pilules de la salle de bains. »

Auprès d’elle, il sera le dernier, mais il sera là jusqu’à la fin. Ces deux-là forment un couple indessoudable. Elle boit pour « repousser la laideur et la solitude », il l’aime pour des raisons similaires : tous deux endurent le même calvaire. C’est d’ailleurs une étonnante photo de crucifixion moderne que l’éditeur a choisie pour la couverture de la version française. Dans un décor délabré, Shuggie juché sur un poteau en T prend, dans toute sa candeur, des allures christiques. Le Père les a abandonnés, la Mère est une mater dolorosa, le Fils souffre sur la croix, le tout sans la moindre note de misérabilisme.

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