Dr Denis Mukwege : « Je me sens petit face au courage des femmes »

Le Dr Denis Mukwege à Paris, octobre 2016.

Entretien. C’est un géant qui nous confie faire de son mieux pour « être à la hauteur de la puissance des femmes ». Ces femmes résilientes, malgré la déflagration causée par les viols de guerre, l’inspirent et lui donnent le courage de poursuivre sa vocation. « L’homme qui répare les femmes », en plus de son activité de gynécologue-chirurgien, sillonne inlassablement la planète pour faire entendre la souffrance de ses patientes, pour mettre des mots sur leurs maux.

Dans un livre passionnant, La Force des femmes (Gallimard, 398 p., 20 €), le médecin originaire de République démocratique du Congo dépasse le genre autobiographique pour faire de la femme l’héroïne du récit. L’ouvrage dresse aussi un état des lieux particulièrement fourni des violences faites aux femmes à travers la planète. Un bilan en demi-teinte, où les avancées incontestables côtoient bien trop souvent les pires atrocités perpétrées contre le genre féminin.

Tout au long de votre livre, vous rendez hommage à la « force des femmes ». Pourtant, dans votre pratique médicale quotidienne, vous êtes sans cesse confronté à la vulnérabilité de leur corps. N’est-ce pas paradoxal ?

En effet, et c’est d’ailleurs ce paradoxe qui m’a conduit à écrire ce livre. Les femmes qui viennent me voir sont dans une vulnérabilité extrême. Elles ont non seulement été humiliées et ont perdu leur dignité, mais elles se trouvent en plus rejetées par leur communauté. Bien souvent, elles n’ont même pas connu leur enfance, ayant été violées très jeunes. Parvenues à l’âge adulte, elles ne connaîtront jamais leur féminité en raison des dommages causés par leurs agresseurs. On peut donc se demander ce qu’il reste à ces femmes qui n’ont presque plus rien de femmes.

Pourtant, grâce à la prise en charge « holistique » que nous leur proposons à l’hôpital de Panzi – qui concerne à la fois l’aspect médical, psychologique, socio-économique et légal –, ces femmes parviennent à faire de leur peur et de leur souffrance, une force extraordinaire, qui leur permet de devenir elles-mêmes leaders dans la communauté. Elles ont cette capacité de transformer leur vulnérabilité en pouvoir.

Lire aussi l’entretien avec Denis Mukwege : Article réservé à nos abonnés « Si ma vie a été sauvegardée, c’est pour une cause »

A contrario, vous pointez souvent la faiblesse des hommes. N’est-ce pas un peu binaire ?

On ne peut pas parler des violences sexuelles sans parler des hommes. Ces derniers sont traditionnellement présentés comme incarnant la force, la masculinité, l’absence d’émotions. Néanmoins, en discutant avec un homme qui s’était rendu coupable de nombreux viols de guerre, j’ai réalisé qu’il était lui-même en état de stress post-traumatique. C’est comme si les choses s’inversaient : la femme violée, associée à la fragilité, transforme sa peine en pouvoir, alors que l’homme que l’on croyait fort devient plus instable que ses victimes.

Il vous reste 81.74% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.