« Drive My Car » : un parcours poétique pour faire le deuil d’un amour

Misaki (Toko Miura, au premier plan) et Hidetoshi Nishijima (Yusuke) dans « Drive My Car », de Ryusuke Hamaguchi.

L’AVIS DU « MONDE » – CHEF-D’ŒUVRE

La nuit est en train de tomber. Un couple sur un lit. La femme parle. Elle s’adresse à l’homme couché à ses côtés. Elle lui raconte une histoire, un récit érotique improvisé dont on va découvrir qu’il servira d’adjuvant sexuel, de carburant à l’amour physique. Telle est la mystérieuse entrée en matière du nouveau long-métrage de Ryusuke Hamaguchi, s’annonçant comme l’adaptation d’une nouvelle de Haruki Murakami. Lui, c’est Yusuke Kafuku, un metteur en scène de théâtre ; elle, c’est Oto, sa femme, comédienne. Yusuke découvre, quelques jours plus tard, qu’Oto a eu une liaison avec un jeune acteur. Il ne lui en parle pas. Un beau soir, elle meurt, foudroyée par une attaque.

Telles sont les prémices, riches de questions irrésolues, d’un parcours à la fois concret et mental. Celui d’un personnage frappé par une perte irréparable, se vouant à une tâche dont on ne sait si elle sera consolatrice ou révélatrice. Yusuke Kafuku se voit en effet proposer de monter pour un festival de théâtre situé à Hiroshima Oncle Vania, de Tchekhov. Le jeune amant de sa femme fait partie de la distribution.

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La beauté de Drive My Car (présenté en compétition, en juillet, au Festival de Cannes où il a obtenu le prix du scénario) réside dans sa manière de donner chair à une série d’abstractions et de dispositifs purement théoriques, d’employer toutes sortes d’éléments du médium cinéma – le temps, les dialogues, le langage, la fiction – pour leur faire dégorger leur sensualité autonome et en faire, à la faveur d’une opération de découplages, l’instrument d’une vérité singulière. Le catalyseur de tout cela sera la rencontre du héros avec la jeune femme qui lui sert de chauffeur durant les semaines de répétition. Misaki est réservée, presque farouche, à mille lieues, semble-t-il, des préoccupations « artistiques » de l’homme qu’elle conduit.

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Et c’est au cours des fréquents trajets qu’ils sont amenés à faire ensemble entre l’hôtel et le théâtre, durant lesquels, souvent, Kafuku écoute la voix enregistrée de sa défunte épouse, que les deux personnages apprendront non seulement à se connaître l’un et l’autre mais surtout à se connaître eux-mêmes, à énoncer les traumas qui les ont construits. Cette découverte s’éprouvera enfin, dans la dernière partie d’un film qui se transforme subrepticement en road-movie, à la faveur d’un voyage partant d’Hiroshima pour aboutir à la neigeuse province d’Hokkaido.

Langage morcelé

On sait, depuis Voyage en Italie (1954), de Roberto Rossellini, le rôle que joue le trajet en voiture dans la définition d’une certaine modernité cinématographique et dont Drive My Car constitue une nouvelle déclinaison. Mais avant que ne soient dévoilés les aveuglements et les blessures des deux principaux protagonistes, avant que ne leur soient parvenues les conditions d’un travail de deuil, le film de Ryusuke Hamaguchi aura aussi eu le temps de s’interroger, poétiquement, tout autant sur ses propres armes rhétoriques que sur la beauté singulière et opaque des individus.

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