« Du bruit dans le ciel », de David Prudhomme : ceux qui restent à Grangeroux

« Du bruit dans le ciel », de David Prudhomme, Futuropolis, 208 p., 25 €, numérique 18 €.

Tout le monde n’a pas eu la chance de grandir à Grangeroux, lieu-dit des environs de Châteauroux (Indre), devenu quartier périurbain fourni en ronds-points et pavillons. David Prudhomme, si. Dans son nouvel album, Du bruit dans le ciel, le dessinateur a doublé l’exercice de l’autobiographie d’un examen quasi sociologique de son environnement d’origine. Il ne fait pas que se raconter, avec l’autodérision des modestes ; il relate également l’évolution de la France périphérique de ces quarante dernières années, confrontée à la mondialisation et à des enjeux qui la dépassent. Pétri de générosité, l’album fait converger l’intime et le global. En émane une forme de poésie provinciale aussi touchante qu’indéfinissable.

Grangeroux, donc. Symbole de l’accession à la propriété, la maison des Prudhomme, construite au début des années 1980, est située à une encablure d’une ancienne base militaire de l’OTAN. Entre 1951 et 1967, quelque 8 000 soldats de l’US Army ont vécu sur place, transformant Châteauroux en un petit coin d’Amérique où l’on pouvait déguster les tout premiers hamburgers faits en France. Les soldats partis, l’aéroport – doté d’une piste de 3 500 mètres, capable d’accueillir les gros-porteurs – allait devenir l’objet d’étonnantes convoitises.

Des cargos y décolleront pour acheminer en Irak des armes destinées à la guerre contre l’Iran ; des prototypes de l’aviation civile (Concorde, A380…) y feront des vols d’essai, au prix d’un barouf d’enfer ; un consortium d’entreprises chinoises, enfin, lorgnera sur le site dans l’idée d’installer des unités d’assemblage de pièces détachées, destinées à devenir des produits estampillés « made in Europe » – projet surréaliste qui ne verra jamais le jour.

« Touch and go »

Etats-Unis, Irak, Chine… Pourquoi la « géopolitique mondiale » s’est-elle ainsi invitée à Grangeroux ?, s’interroge David Prudhomme. Certainement pas pour le « charme du coin », s’amuse-t-il. « Enfin, ils viennent et repartent. Nous, on reste », poursuit-il en filant la métaphore du « touch and go », cette manœuvre aéronautique consistant à poser un avion sur une piste d’atterrissage et à le faire redécoller immédiatement.

La description de cette agitation « disproportionnée » au regard de ce « petit territoire » du centre de la France aurait pu suffire. Mais Prudhomme a préféré aller plus loin, pénétrer à l’intérieur des maisons de Grangeroux, et dans le cœur de ceux qui y habitent. Jalonné de coupures de presse, son carnet bucolique n’échappe pas aux souvenirs des virées en Mobylette, des ravitaillements en fromage de chèvre, des tournées au bistrot du coin resté dans son jus. Des personnages bouleversant de sincérité émergent de ce « petit théâtre assoupi », comme les deux grands-pères de l’auteur et un original à chapeau de cow-boy surnommé « le shérif » (auquel Prudhomme a consacré un précédent ouvrage, L’Oisiveraie, L’Association, 2019).

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